Vos réalisations, vos oeuvres, vos galeries

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Clivele 08 août 2019 à 19:20

Gashadokuro

Gashi gashi ! Clac clac, font les os qui s'entrechoquent. Gashi gashi ! Tu ne peux pas me voir.
Gashi gashi ! Tes armes sont inefficaces. Gashi gashi ! As-tu suffisamment prié ?
Gashi gashi ! Rouge comme un fruit d'alkékenge, le sang du fraîchement décapité !

Tomoko s'agenouilla devant le cairn. Elle sortit le poignard du manche de son kimono. Le tissu de soie semblait susurrer alors que le fourreau d'ivoire le grattait, puis tomba dans sa main. Le ciel nocturne l'observa en silence. Quelques étoiles scintillaient, impassibles. Les nuages, intrigués par le manège de la jeune fille, se laissaient trainer devant une lune mélancolique. Ils espéraient en secret assister à la fin de cette curieuse cérémonie. En dessous de la colline, brillaient une myriade de feux, de lanternes, lampions, des maisons les plus proches aux cabanes de pêcheurs posées aux limites de la baie. Certains se reflétaient sur les vagues portées par l'océan. Aucun souffle ne perturbait l'air de cette douce nuit d'été.
Tomoko prit le fourreau d'une main, le manche de l'autre, découvrit une lame au fil bleuté. Elle la fit pivoter, jusqu'à réfléchir la lumière froide de la lune.
C'était une belle nuit pour mourir.

- Monseigneur, a-t-elle mal joué du Shamisen ?
- Sa mélodie était aussi douce qu'une tendre caresse.
- A-t-elle alors manqué quelque chose lors de la cérémonie du thé ?
- Aucune cérémonie ne m'a été présentée avec autant d'attention et de précaution que la sienne.
- A-t-elle manqué de vous divertir en récitant quelques vers ?
- Elle m'a offert des rimes délicieuses, et même, à ma demande, aussitôt improvisé un hokku.
- Monseigneur, a-t-elle osé se refuser à vos honneurs ?
- Elle m'a ouverte les portes de son jardin secret, à la douce odeur de fleur de prune.
- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
L'homme dégarni, à la petite moustache poivre et sel, se mit à genoux et s'inclina jusqu'à ce que son front touche le sol. Il fulmina intérieurement. La garce. Elle allait le lui payer.

Tomoko posa délicatement le fourreau sur le côté, perpendiculairement au petit autel. Puis elle défit son chignon. Jeta la broche en forme de grue dans l'herbe environnante. Rassembla ses cheveux d'une seule main. Un reflet de lune déchira l'air. La jeune fille déposa sa mèche noire sur l'autel, juste devant l'encens qui se consommait en une suave odeur. Elle sut qu'à partir de cet instant, elle ne pourrait plus revenir en arrière. Elle prit le crâne humain qu'elle installa au dessus de sa chevelure, pile dans l'axe, droit devant elle.


Songe d'une nuit d'été.
Mon désir s'étiole en toi,
Au chant des lucioles.

- Alors, vous l'avez vue ?
Le vendeur d'anguilles dévisagea l'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel. Ce dernier tenait nerveusement un bâton entre ses mains. Il était accompagné de cet individu, trop bronzé pour être honnête, un soit-disant guerrier portant un sabre à la ceinture.
Tout en s'excusant, le vendeur fit virevolter sa lame pour finir de trancher le poisson sur son comptoir, avant d'en récupérer les filets qu'il enfila sur des piques en bois.
- C'est beaucoup moins bon si je ne finis pas de les préparer de suite, dit-il en inondant les brochettes d'une sauce épaisse et noire, avant de les poser sur un feu de charbon.
Il n'aimait pas les gens qui se baladaient la nuit, armés, à la recherche de jeunes filles. Mais il n'aimait pas non plus avoir des ennuis.
- J'ai effectivement vu quelqu'un passer par ici, il y a quelques instants déjà. Elle a pris le chemin du sommet de la colline.
Il appuya ses mots d'un geste de la main.
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel regarda le sentier qui montait, grimpait, juste après les dernières habitations. Sa colère s'embrasa d'un feu dévorant. Elle allait le lui payer.

Tomoko rapprocha la lame de ses yeux. Elle l'observa avec attention. Son fil était net, coupant. Sa ligne de trempe indiquait un polissage soigné. Bientôt, on la retrouverait. On lui ferait payer. Ce serait sûrement douloureux. On la tuerait peut-être. Ou alors, on la maintiendrait dans cette vie qui ne lui appartenait pas. Ce qui, d'une certaine façon, était pire encore. Elle observa les pierres amoncelées, l'autel, l'encens, le crâne, les cheveux. Ses cheveux. Ce petit rituel lui sembla n'être, soudain, qu'un caprice, ou un jeu d'enfant. Un jeu vain. Elle prit le pommeau de son poignard à deux mains, la pointe tournée contre son ventre, un peu au dessus du nombril. Elle qui, née de la mauvaise mère, avait provoqué le déshonneur de toute sa famille, pouvait enfin se racheter. Et partir. Libérée. Libre. Avec honneur. Il lui suffisait de pousser fermement sur le manche. Des paroles lointaines parvenaient jusqu'à ses oreilles, depuis le contrebas du sentier. Des jurons, des mots d'agacement. Une voix tristement familière. Tomoko se concentra sur ses mains, sur ses bras, ses muscles. Fixa les deux orbites vides devant elle. Le sombre néant qu'elles lui renvoyèrent, plutôt que l'inquiéter, lui apporta une forme de doux apaisement. Elle inspira profondément. Soudain, des lucioles apparurent, illuminant l'autel d'une centaine d'étoiles miniatures. L'une d'entre elle s'était même logée dans l'oeil droit du crâne.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.

Le métal déchira le tissu. Tomoko sentit la pointe de métal sur sa peau. Mue par un réflexe, elle retira l'arme. Elle traça aussitôt un sillon rouge au creux de sa paume, en un éclair de lune froide. Puis elle posa sa main gauche sur le crâne. La voix du sentier se fit plus précise, tout en s'approchant. Elle était accompagnée d'une respiration bruyante, ainsi que de bruits de pas. Mais Tomoko n'en avait cure. Elle regarda le sang couler sur la forme osseuse, jusque dans les fosses nasales et sur le côté de la mâchoire. Une autre luciole enflamma l'orbite gauche, comme pour redonner une seconde vie à cet amas d'os. Un léger vent frais se leva tout autour d'elle. Sa plaie lui faisait mal. Elle savait que, comme toute blessure causée par la haine et le désir de vengeance, celle-ci ne guérirait jamais. Qu'il faudrait la rebander chaque jour qu'il lui restait à vivre. S'il lui en restait plusieurs. Mais Tomoko n'en avait cure.

Gashi gashi

- Ah, tu es là ! Sale traînée !
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se jeta sur elle. Il la fit tomber d'un violent revers de la main, infligé sans retenue.
- Moi qui t'ai accueillie sous mon propre toit ! Logée ! Nourrie ! Malgré ton déshonneur !
Il lança son bâton de côté, puis lui asséna un coup de sandale en bois dans les côtes. Elle ne broncha pas.
- Moi qui t'ai appris tout ton métier !
Il lui arracha le noeud de son kimono, sous le regard impassible du "guerrier". Ce dernier posa au sol la lanterne qu'il avait à la main. La flamme de cette dernière s'attisa alors que le courant d'air frais gagnait en intensité.

Gashi gashi

- Moi qui t'ai présentée au Seigneur de ces Terres, au Grand Chef du Clan, dans l'espoir qu'il te prenne à son service... et - ponctuant ses paroles de nouveaux coups de pied - ... et que cet honneur rejaillisse sur toute notre maison !

Gashi gashi

Le foyer du temple s'emballa à son tour. Les lucioles s'éteignirent toutes de concert.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel arracha le long tissu qui enveloppait son corps, la faisant rouler sans ménagement. Le guerrier l'interpella.
- Eh Boss ? Tu entends ces bruits ? J'ai un mauvais pressentiment !

Gashi gashi

- Tais-toi ! Je te paie, et cher, pour que tu t'en occupes, des mauvais pressentiments. Pour que tu les coupes en deux avec ton sabre ! Ce n'est pas vrai, je suis entouré d'incapables !
Il cogna à nouveau la jeune fille au sol. Encore plus fort.
- Des incapables !

Gashi gashi

Une rafale de vent souffla la flamme de la lanterne, fit tomber les pierres du cairn. Un frisson parcouru l'échine du guerrier.

Par cette sombre prière,
Je t'invoque. Ô terrible
Gashadokuro !

- Je crois qu'elle a son compte, Boss ! On la prend et on la ramène au vill...
Le guerrier termina sa phrase par un cri d'effroi. L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se retourna. Son employé se fit soulever à cinq mètres du sol dans un bruit de claquements d'os. Les bras écartés comme si une poigne gigantesque le tenait. Il s'inclina contre son gré. Un bruit massif de dents entrechoquées, et sa tête roula au sol, tandis que le sang de son corps gicla pour disparaître, comme aspiré, à quelques paumes de lui.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se mit à courir, sans comprendre ce qu'il advenait.
- Des incapables ! Tous des incapables !
Tout comme il n'avait pas compris la remarque du Chef de Clan.
- Tous ! Tous !
La seule chose qu'il avait compris à ce moment-là, c'était le déshonneur qu'il allait subir. La seule chose qu'il comprenait maintenant, c'est que son corps lui intimait l'ordre de fuir.
- Tous des incapables !

Gashi gashi

Il dévala le sentier à en perdre haleine. Le noeud de sa sandale droite se rompit. Il la jeta d'un mouvement de la jambe, sans s'arrêter.
- Tous ! Des bons à rien !
Un souffle glacial le saisit, du dos au thorax. Un souffle glacial comprima son plexus solaire. Le fit basculer en avant. Il pleurait, geignait, sentait toutes sortes d'humeurs couler au bas de son abdomen. Puis, plus rien.

Tomoko s'agenouilla. Elle tira le tissu déchiré et sale de son kimono, le posa sur son corps presque dénudé. Les hurlements de son ancien maître s'arrêtèrent d'un coup, net. Elle soupira.

Gashi gashi

Les bruits d'os s'entrechoquant se rapprochaient. Elle observa à nouveau les deux orbites du crâne face à elle. Le même apaisement lui parvint. Bientôt, ce serait son tour. Ce serait rapide. Ce serait bref. Tant mieux.

Gashi gashi

Elle perçut des grandes foulées, arrivant à côté d'elle, juste devant l'autel. Puis un pivotement. Il lui semblait que deux ouvertures noires immenses se penchaient sur son corps tout entier. Se concentraient sur ses propres yeux.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.
- Souri ?
- Oui, souri. Alors que les autres esquissent juste parfois un léger mouvement des lèvres, en regardant le sol d'un air gêné. Soumis. Servile. Respectueux. Et tellement excitant. Cette petite impertinente m'a souri, ses yeux plongés dans les miens. Et ils me disaient très clairement : "je te donnerai tout ce que tu désires. Ce qu'il reste de mon honneur. Ce qu'il te plaît de mon corps. Mais jamais, jamais je ne t'appartiendrai.

Une sensation de froid se posa sur la joue de Tomoko. Délicatement. Tendrement, ou presque. S'estompa, avec tout autant de douceur.
Gashi gashi
Les pas s'éloignèrent.
Gashi gashi
Les cliquetis se firent plus distants, jusqu'à disparaître. La lumière de la lanterne se ralluma, suivie par l'abdomen des lucioles autour de l'autel. Elle était désormais libre. Et vivante.

(pour ceux qui veulent en savoir plus sur le Gashadokuro, ce Yokaï de la culture japonaise : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gashadokuro)

Clivele 18 août 2019 à 23:01

...

Clivele 18 août 2019 à 23:02

L'autre rive

- Est-ce que tu le vois ?
Il ne bouge pas la mâchoire. Sa langue reste également immobile. Pourtant, je l'entends parler distinctement. Oui, je vois. Je distingue enfin ce qu'il veut dire. Des immeubles penchés dans une inclinaison quasiment imperceptible. Quelques panneaux en dehors de leurs axes. Des lampadaires ayant oublié où pointait le zénith. Les routes elles-mêmes tanguent, dans une marée silencieuse. Certains espaces verts résistent, mais les bordures artificielles bougent, au ralenti, comme des cohortes de lourdes fourmis en pierre. Oui, je le vois. Ce monde est en train de s'effondrer.
- Il est déjà en ruine. Ce que tu peux observer n'est qu'un écho persistant.
Je me tourne vers lui, sans faire un mouvement. Est-ce un esprit ? Un guide ? Un animal totem ? Ce renard au poil d'or m'accompagne, depuis de nombreuses années déjà. Le pelage de son ventre a tourné au gris, mais le haut de sa tête, son dos, l'extérieur de ses pattes brillent encore, tels les rayons de soleil d'un après-midi automnal. Il fixe toujours devant lui. Nous n'avons plus besoin de nous regarder pour nous comprendre. Je déglutis.
- Le moment est venu ?
- Toi seul le sais.
Je me trouve assis en tailleur, sur un banc. Il se tient sur ses pattes arrières, les pattes avant en appui, deux ou trois mètres derrière moi. Un peu décalé à ma droite. Nous sommes pourtant à côté, au même niveau. Entre deux êtres apprivoisés, les lois de la physique, comme celles de la perspective, n'ont plus lieu d'être. Elles deviennent même embarrassantes. Je me penche à gauche. Mon cahier à spirale se trouve ouvert sur le visage d'une femme, esquissée en lignes de carbone. Beauté japonaise, valkyrie blonde, aux tâches de rousseur celtes, lèvres trop pulpeuses pour ne pas venir du coeur de l'Afrique. Le croquis hésite. Au fond, maintenant, quelle importance ? Elle semble ignorer superbement celui qui l'observerait, appuie son dédain d'un sourire aussi discret, fin et léger que cruel.
- Tu l'aimes encore, hein ?
Au fond, maintenant, quelle importance ? Je tourne la tête. Des humains errent au milieu de ce vacarme silencieux. Un grand vide gris remplace leurs yeux, leur nez, leur bouche. Ils portent tous un écran à la main gauche, qui regarde à leur place, pense à leur place, décide à leur place. Certains marchent sur les murs, au défi de la gravité. D'autres passent à travers les murs. Leurs trajectoires se percutent et s'évitent, dans un ballet improbable. Et écervelé. Au milieu d'une pelouse, quelqu'un avait dressé un cairn. Mais les pierres parfaitement entassées en ordre décroissant suivent maintenant une ligne parabolique. Même le sacré n'y croit plus. Il s'effondre aussi, mais résiste, un peu ; il a peut-être juste choisi un tempo un peu plus lent.

Au fond, maintenant, quelle importance ?

Je me lève en même temps que l'animal, sans que l'on ne se soit concertés. Nous échangeons un regard. Puis il se retourne, prend le chemin de la forêt. De mon côté, je remonte la rue la moins penchée. Les animaux ne perdent pas leur temps à dire au revoir. Ils savent que cela ne sert à rien. À part ces chiens stupides, qui doivent reproduire l'humain par un mimétisme improbable. J'arrive bientôt devant une maison encore parfaitement droite. Le portail en fer forgé noir, surmonté de volutes florales, s'ouvre sur une petite cour au chemin en rocaille grise. La bâtisse se pare de murs faits de briques rouges. Elle comporte une petite tour ronde centrale, surmontée d'une flèche en ardoise, et deux ailes latérales. Les fenêtres du rez-de-chaussée arborent des voûtes en style gothique. Celles de l'étage ont la forme de rectangles plus petits, aux cadres en pierre. Sur le côté, au milieu de la pelouse, je remarque des cubes blancs bordés de couleurs, avec des lettres en leur centre.

C A R P E * D I E

Leurs arrêtes semblent se tordre, ou se bomber. Le « M » se trouve face à moi, sur le perron de l'épaisse porte en chêne, peinte de blanc. Je le surmonte, pousse le lourd battant. Puis inspire profondément. Au fond, maintenant, quelle importance ?

Au moment précis où je franchis le seuil, je me retrouve projeté immédiatement sur un ponton en bois. Le couloir aux murs crème, le sol en carrelage fatigué, les frises de feuilles de lierre couleur bordeaux, tout l'intérieur que je distinguais disparaît. Un ciel vide le remplace, qui n'est qu'un silence monochrome, miroir d'une étendue d'eau livide. Le peu de terre que je vois sur les côtés, est constitué d'anthracite. Au bout des planches sur pilotis, un bateau attend, une lanterne posée à la poupe, une silhouette fantomatique vêtue d'un manteau à capuche à la proue. Je me retourne, pour ne distinguer qu'un immense champ de charbon surmonté d'une brume épaisse. Cela me procure une sensation désagréable, comme un aimant qu'on tournerait face à un pôle identique. Je me dirige alors de l'avant. Mon regard se projette au loin, pour tenter de voir s'il y a une autre rive. Mais plus je me concentre, plus un bruit sourd, épais, comme une radiation toxique, semble émaner de l'horizon lui-même. J'abandonne. L'être attend. Je m'en approche précautionneusement. Il se place devant le passage, interdisant l'accès à l'embarcation. Un roulement de tonnerre, ou plutôt le bruit d'un bâtiment qui s'effondrerait, dévale dans mon dos. Je frissonne. J'interpelle le spectre sans visage.
- où va ce bateau ?
Ce dernier hausse les épaules, comme pour dire « tu le sais déjà. » Ou, peut-être, « c'est toi qui décides. » Un autre fracas déchire le silence ambiant. La brume s'épaissit, se rapproche du rivage. Je fais un pas en avant, mais l'autre m'arrête d'un geste bref, faisant claquer la paume de sa main gauche contre mon plexus. A son contact, une sensation de froid cassant, net, lugubre, parcourt mon échine. Un flot de souvenirs mélancoliques, tristes, violents, désagréables, remonte à ma conscience. Puis il me tend la main droite, repliant les doigts, comme pour demander une obole. Sans réfléchir, je tâte mes flancs. Quelque chose de dur se trouve dans la poche de mon pantalon. J'en extrais une pièce d'or. Sur l'avers, se trouve un visage féminin terrifiant dont les cheveux sont autant de serpents vindicatifs. Méduse. Au revers, un homme porte un casque, sans doute Persée et la Kunée. Je la dépose dans la main du spectre, la face de la gorgone visible. Il patiente un instant, comme pour me demander de confirmer mon choix. Puis referme sa poigne et s'écarte. Je prends place sur l'embarcation. Il récupère une vieille chaîne rouillée qui maintenait le canot au ponton, la jette à mes pieds, me rejoint, retrouve sa posture debout sur la proue. Le bateau s'éloigne automatiquement du bord, avant de se tourner pour prendre la direction du lointain, comme tiré par une corde invisible.
Tout autour n'est que vide, silence, décliné sur des nuances de blanc, de noir, de gris. Je sens l'embarcation remuer au gré des vagues, mais aucun bruit de clapotis ne parvient à mes oreilles. L'azimut des lieux me semble incohérent : la rive brumeuse se fait vite avaler par un horizon qui devient uniforme, quelque soit la direction dans laquelle je me tourne. Et toujours ce bruit étrange, si je regarde trop loin. L'autre se tient debout, face à moi, impassible. Je scrute alors cette mer liquoreuse à la turbidité étrange. Je ne peux retenir un cri d'horreur : le fond est constitué d'une mosaïque de visages humains. Jeunes, vieux, femmes, hommes. Bien qu'issus d'ethnies différentes, ils ont tous la peau blanche, les yeux fermés, la bouche cousue de tissus sur lesquels ont été écrits des mots. Seize the day, Aprovecha el día, Nutze den Tag, Carpe diem...

Je me tourne vers le spectre qui demeure la tête cachée sous la capuche de son manteau gris. Qui sont ces personnes ? Que leur est-il arrivé ?

Au fond, maintenant, quelle importance ?

Une pensée aussi improbable qu'évidente nait alors en moi. Ce sont les figures de mes existences passées.
Je me prends à regarder mes propres mains. Elles sont devenues transparentes. La peau translucide, mais également les muscles, les tendons, les os. Je remarque les couleurs de mon corps s'effilocher, comme des pelotes dont on tiendrait l'extrémité depuis la rive où j'ai embarqué. Du rose carmin. Du blanc calcaire. Du rouge musculeux. De l'orange plasmique. Du violet sanguin. S'échappent de moi. Mes vêtements cèdent à leur tour. Seul mon coeur que je distingue maintenant, ne s'effrite pas. Il bat toujours. Au fond, maintenant, quelle importance ?
Je sais ce qui m'attend. L'épreuve de la pesée. La plume de Maat. La somme des péchés, des malheurs, des arrogances. Et si la balance penche du mauvais côté, je serai pour Âmmout un vulgaire repas à consommer sur le champ.

C'est, l'esprit tout à cette effrayante perspective, que j'entends au loin, un léger cri, ou plutôt un chant, comme venu des profondeurs pour déchirer le silence.

Je relève la tête. Le fantôme ôte alors sa capuche. Je blêmis. Ses traits sont les miens. Du haut de son front à l'extrémité de son menton, en passant par mon nez ou mes oreilles. Ce n'est pas un reflet, une illusion, ou un miroir. Mais bien un autre moi.

La mélopée se fait à nouveau entendre, qui vient secouer le mutisme ambiant.

Pendant ce temps, la barque s'enfonce, doucement, alors que les visages se rapprochent de la surface, deviennent la surface. Je tente un pas de côté, mais cela fait tanguer l'embarcation, l'enfonce de plus belle. L'autre moi remet sa capuche, puis croise ses bras, en signe d'attente. Seul son sourire reste visible à la limite du tissu lugubre. Le bateau ralentit, puis s'arrête. Sa coque se fait dévorer par des dizaines de bouches, ayant avalé leurs scellés de tissus, libérées et avides.

Mais l'étrange et douce mélodie résonne, tout en se rapprochant.
Là, dans le ciel, apparaît une créature immense, couleur iroise, qui danse plus qu'elle ne vole, avec une improbable légèreté. Une baleine bleue. Une baleine bleue céleste. Son chant remplit le silence, fait vibrer mon corps qui retrouve un semblant de consistance. Sa présence seule suffit pour que vacille la morbidité de ce monde. Le spectre la regarde. Un hébètement se lit sur ses lèvres. L'animal passe devant nous, pivote dans une trajectoire rieuse, se retourne, puis vient stationner à mon niveau pour me tendre sa nageoire pectorale. Sans réfléchir, je me baisse, jette les chaînes rouillées à la face du fantôme-moi, puis me précipite sur l'appendice recouvert d'une peau à la fois lisse et rugueuse. Ce dernier se précipite, mais trop tard. Le cétacé s'éloigne pour reprendre son ballet divin. Je grimpe sur son dos, m'agrippe au creux de son évent, m'enivre de la hauteur, me saoule au vent d'une liberté retrouvée. Lorsque je tourne la tête en arrière, je vois le bateau se faire engloutir jusqu'à disparaitre totalement. Les visages se distinguent à nouveau de l'eau, s'enfoncent, retournent sous la surface. Nous continuons notre ascension. Le ciel commence à prendre des nuances bleutées. Le corps sous moi tremble dans un vrombissement dont l'intensité va crescendo. Elle chante, encore. Des échos semblent lui répondre de loin. Nous ondulons au gré des vagues éthérées. Les sons se rapprochent, se multiplient, s'entremêlent. Je finis par distinguer ce qui ne sont en fait que d'autres voix, portées par un bourdon grave, quasi souterrain. D'ici, je distingue enfin autre chose qu'un horizon morne. D'autres cétacés virevoltent dans l'air d'une gracile lenteur. Le plus gros d'entre-eux, immense, tel une ville de sang et d'os, flotte à quelques mètres à peine au-dessus des eaux. Alors que nous nous approchons, je l'aperçois, enfin. Incommensurable pieuvre affalée entre ciel et mer. Déchirure exquise des perspectives recouverte de floraisons cadavériques. L'autre rive.

Clivele 19 août 2019 à 18:44

...

Clivele 19 août 2019 à 18:46

La tempête

Le calme. Une bulle de calme. De silence. De sérénité. Tout autour, la tempête gronde. Elle crie, hurle, vocifère, puissant bruit blanc assené sur un rythme prestissimo. Mais je m'en fiche.
Je me tiens face à toi.
J'ignore le tourment du monde extérieur. Il a beau s'agiter, danser, invectiver. Fulminer contre moi. Plus il requiert mon attention, plus sa présence m'indiffère.
Je me tiens debout face à toi.
Les vents s'entrecroisent en rugissant, portant de ci des planches, des gravats, de là des trombes d'eau. Des poissons que rien n'avait prédestiné à voler me jettent un bref regard aussi désespéré qu'ahuri avant de se faire aspirer par l'horizon. Je n'en ai que faire.
Je me tiens debout, immobile, face à toi.
Ce terrible et insatiable siphon d'air se rapproche irrémédiablement. Sûr de sa rage, fier de sa colère. Le cyclone nous observe de son oeil prédateur. Hésitant à nous dévorer d'un simple battement de cils. Ou à prolonger encore, par délice, cet improbable spectacle. Je m'en fous royalement.
Je me tiens debout, immobile, serein, face à toi.
La lumière vacille, prise entre ce fracas formidable et cette incongrue tranquillité. Si je tendais un bras derrière moi, il me serait aussitôt arraché, emporté, dévoré, réduit en charpie. Si je faisais juste un pas en arrière, mon corps tout entier s'envolerait, tiré et écartelé par des chevaux éthérés au courroux aveugle.
Je n'en ai que faire. Le répéter dans mon esprit m'agace, et c'est cet agacement-même qui semble avoir instauré cette zone de sérénité au milieu de la furie des éléments.
Je me tiens debout, immobile, serein, nu, face à toi.
J'ai marché, marché encore, pendant un temps indicible. Ignorant les conseils du Vieux Sage qui disait : "Tu as besoin de l'autre pour vivre. Mais, seul tu vis, seul tu meurs, seul tu souffres et aimes." J'entendais ses paroles tourner en boucle, sans les écouter. Pour moi, ce n'était ni la longueur, ni la couleur d'une barbe qui faisait la qualité du précepte énoncé. Alors j'errais, de bon gré. Je cherchais. Me rapprochait d'une ombre, pour n'y trouver que le froid d'un spectre. Papillonnait vers une lumière qui n'était que l'écho d'une illusion. Pérégrinais sous un ciel invariablement crépusculaire, sans soleil, sans étoile.
Le vent se leva alors que je distinguai ta silhouette au loin. Plus j'avançais, plus il prit en vigueur.
Maintenant je suis là. Debout, immobile, serein, nu, face à toi. La peau transparente, les cicatrices à vif, le coeur en sourire, fleur ouverte à la promesse d'une aube printanière.
Ce Vieux Sage n'était en fait qu'un Fou. Un Irascible Ouragan.
Toi, mon alter ego. Mon autre moi. Ton autre toi. Tellement identique, ô combien différent. Les mêmes larmes séchées sur nos parcours. Les mêmes espérances éclairées au feu vif de nos iris. Je voudrais te toucher, et rester pudiquement à l'écart. Te raconter ma vie, accueillir la tienne, mélanger nos mots sur la palette du silence. Ne pas approcher trop près, ne pas t'embrasser. Car ce n'est pas l'amour qui a croisé nos chemins. Quelque chose de plus profond. Sacré. Divin. J'essaie de sourire, si mes zygomatiques n'ont pas oublié comment faire. J'essaie de tendre mon bras vers toi pour te donner la main.
Mais tu restes impassible. Ne bouges pas. Le visage figé dans le dédain. Son immobilité change, se fait miroir, reprend les errements de mon front, de mes joues, les approximations de mes yeux, mon menton, mon nez. Trait pour trait.
Je blêmis.
J'ai compris.
Tu n'es pas.
Tout autour, la tempête gronde. Hystérique. Impatiente. Telle une pieuvre guettant l'instant juste pour saisir sa proie. Tu te penches en avant, jaillis, me pousse avec force. Je bascule.
La tempête gronde.
Je pourrais peut-être me rattraper, poser un pied pour retrouver l'équilibre, arrêter ma chute.
Mais. À quoi bon ?
Tu n'es pas.
Je tombe en arrière.
La tempête gronde.

Clivele 26 août 2019 à 18:43

...

Clivele 26 août 2019 à 18:47

Fiat Lux, partie 1

Dan pénétra dans la cuisine via la porte-fenêtre de la terrasse. Il se tint immobile un instant, ayant déjà égaré en route l'idée qui l'avait amené jusqu'ici. Son regard se perdit dans les limbes. La naïveté de l'univers tout entier se lisait sur les traits béats de son visage, dessinait la courbe du contour de ses yeux bruns. Il porta son attention sur la porte du frigo. Des lettres magnétiques aux couleurs vives, collectées dans des boîtes de céréales, formaient l'expression « fiat lux » dans un alignement parfait. Ces mots ne provoquèrent aucun déclic sur sa réflexion. Soudain, une tornade blanche de poils et de bave s'engouffra dans la pièce, grondant, tournoyant autour de lui. Elle s'immobilisa enfin à ses pieds, la langue en avant, un air malicieusement quémandeur suspendu aux babines.
« Pupuce ! Mon Pupuce ! »
Il se pencha sur le chien, lui tira gentiment les bajoues et lui gratta la tête, du sommet du crâne à la base du cou. Ce dernier lui répondit d'un bref et joyeux jappement, tout en secouant la queue.
« C'est le bon toutou à son Danounet, ça ! C'est le bon toutou à son Danounet ! »
Puis il se releva, saisit une gamelle pour la remplir d'eau à l'évier du plan de travail, et la déposa fièrement devant lui. L'animal, ignorant totalement l'ustensile en métal, posa sa tête sur ses pattes avant. Il troqua les mouvements de son appendice caudal pour un immobilisme assorti d'une mine déconfite. Dan s'accroupit, pour tenter de mieux lire dans l'esprit de l'animal. Ce dernier laissa échapper de faibles couinements. La scène dura plusieurs dizaines de secondes. L'intelligence de ces deux êtres face à face se heurtait à l'absence de moyen de communication réciproque.
Dan se releva soudainement, aussi vite que l'idée avait mit longtemps pour lui parvenir. Il s'approcha du frigo. Son chien releva la tête, autant par curiosité que par espoir.
« Toi mon coquinou, je sais ce que tu veux ! »
La porte s'ouvrit sur une abondance de victuailles. Légumes frais, produits laitiers en tous genres, douceurs sucrées, mais aussi quelques boîtes de conserves entamées. L'Homme chercha le pâté pour chiens du regard. Il se trouvait à côté d'une autre boîte, leurs deux emballages se ressemblant vaguement sur des nuances de violet. Du foie gras de canard aux truffes et à la gelée de confit d'oignons. Pris par l'élan de son enthousiasme, porté par les jappements du trépignant « Pupuce », Dan prit le foie gras pour le déverser dans l'autre gamelle. Il ne se rendit compte de son erreur qu'au moment où il observa machinalement la boîte vide avant de la jeter au tri sélectif. Il se tourna vers le canidé. Ce dernier ne s'était pas fait prier pour commencer un festin encore plus délicieux qu'à l'accoutumée. Conscient qu'il était trop tard pour faire quoi que ce soit, Dan posa la conserve dans le bac de tri, puis haussa les épaules avant de quitter la pièce.
Une fois dehors, il porta son regard sur Eva. Cette dernière était assise sur la table de la terrasse face à Ralph, devant le jeu d'échecs. Ses longs cheveux châtains tombaient en bataille sur ses épaules jusqu'au milieu du dos et aux courbures de sa gorge. Elle était nue, tout comme lui. Au contraire de Ralph, Mitch, Gabi, et les autres, qui portaient des toges blanches. On lui avait expliqué la raison de cette différence il y a un certain temps déjà. Trop compliquée et sans grand intérêt pour lui. Elle lui adressa un bref sourire, auquel il répondit benoîtement. Il savait qu'elle le gronderait sûrement après avoir remarqué la boîte de foie gras vide dans le bac de tri. Il préféra occulter cette pensée et retourna à son occupation favorite : l'escalade. Un majestueux chêne situé au levant du Jardin avait retenu son attention.

Clivele 26 août 2019 à 18:47

Fiat Lux, partie 2

Pendant ce temps, IL sortit de la salle de bain et Se dirigea vers la cuisine. Les Traits de Son Visage posaient au monde entier les galons d'une géométrie parfaite, sacrée, tandis que les pupilles de Ses Yeux s'ouvraient sur deux galaxies aux reflets de gaz stellaire turquoise. Ses Cheveux et Sa Barbe, arabesques de nuages aux filaments gris tressés d'or, enveloppaient Sa Tête d'un mystère indicible. De Sa Robe au blanc immaculé, émanait une lumière pure, franche, mais également douce et paisible. IL avait créé ce monde-là en une poignée de jours seulement. Ce n'était pas Sa Création la plus parfaite, mais IL S'était amusé à glisser quelques gouttes d'Incertitude dans l'argile primordial. Depuis lors, IL S'y était installé, attendant patiemment de voir comment cela évoluerait. Sa principale occupation était devenu le jardinage. Cependant, pour inventer de nouvelles plantes, dessiner des fleurs originales, ou obtenir de nouveaux légumes, IL ne Se servait plus du Verbe, le Verbe expression de Sa Volonté, la Volonté faite OEuvre. Mais de Ses Mains, d'outils en bois et en fer, de gestes, d'efforts, de transpiration, de temps. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette transposition dans le paradigme espace-temps LUI apportait de la détente, de la sérénité. Ce qu'IL aimait par dessus tout, après une séance au Jardin, était de Se laisser aller à une bonne douche, puis de Se poser dans Son Fauteuil avec des tartines de pain grillé.
IL ouvrit la porte de la cuisine, se trouva nez-à-truffe avec le chien, penaud devant une gamelle vide. Eva l'avait baptisé Pulsar car, tout petit, il aimait tourner très vite sur lui-même ou courir de partout avec énergie. IL lui adressa un regard d'Amour, de Bienveillance, avant de découper une épaisse tranche de pain semi-complet qu'il glissa dans le grille-pain. Puis IL ouvrit la porte du frigo. IL chercha une première fois, une seconde, une troisième, en vain. La boîte de foie gras, SA boîte de foie gras avait disparu. IL dévisagea Pulsar, qui LUI rendit un couinement interrogatif. De l'haleine habituellement chargée du canidé, se dégageait en plus une légère, discrète note de truffe. IL comprit. A cet instant précis, le grille-pain recracha une tranche presque carbonisée. IL soupira, tendit la Main vers l'appareil pour distordre le temps et revenir à une cuisson parfaite, avant de Se raviser. Cela ne servirait à rien, car il n'y avait plus de charcuterie à tartiner. Et IL avait de toutes façons fait le Choix d'accepter ce Monde avec son Incertitude ; ce n'était pas pour le changer à chaque événement déplaisant.
IL prit le pain trop grillé pour le lancer à Pulsar, qui l'attrapa au vol avec sa gueule avant de s'enfuir sans demander son reste. Puis IL Se dirigea vers le garage et monta à bord du Pegasus. A cette heure-lumière ci, le périphérique stellaire devait sûrement être surchargé, congestionné par l'Incertitude, mais ce ne serait pas de simples amas de super-novas ou des sursauts gamma qui L'empêcheraient, LUI, de céder à Son Péché Mignon. Le véhicule gronda, toussa au démarrage, pour finalement s'envoler, suivi par une traînée de photons et de neutrinos.

Clivele 26 août 2019 à 18:48

Fiat Lux, partie 3

Gabi rejoint Eva et Ralph sur la terrasse. La partie d'échecs tournait clairement au désavantage de son frère de Lumière. Cette « Femme » avait quelque chose de résolument spécial. Lorsque son tour venait, elle déplaçait une pièce avec un désarmant faux-semblant d'innocence. Puis elle prenait un malin plaisir à dévisager son adversaire. Ses traits fermés, ses lèvres fixes cachaient mal une jubilation intérieure, calculatrice, implacable.
Ralph, de son côté, se voyait perdre le fil de ses pensées, qui s'étiolaient en autant de tiges, de pétales, de pistils d'Incertitude. Son adversaire récupéra une coupole de noisettes dont elle se mit à briser les coquilles sans discrétion aucune, avant de les croquer tout aussi bruyamment. Il resta immobile, ne sachant plus que faire, n'envisageant même pas la possibilité d'abandonner. Gabi observa le plateau avec attention. Il se mit à parler à Ralph en Langage Subtil, pour qu'Eva ne l'entende pas.
« Ta tour ! Garde ta tour ! »
Ce dernier réagit enfin, la mettant hors de portée d'un cavalier menaçant.
D'autres êtres de Lumières, des petits chérubins, surgirent, tournoyant autour d'Eva.
« Noble Femme ! Noble Femme !
_ Quoi, que ce passe-t-il ? Rétorqua-t-elle sèchement.
_ C'est votre compagnon Dan ! Il est en train d'escalader un chêne !
_ Un énorme chêne, dont la cime tutoie les Cieux !
_ Il est en train d'escalader un chêne, et il est déjà monté très haut !
(tous à l'unisson) Il va sûrement tomber !
_ Et bien tant pis pour lui ! »
Elle fit mine de les chasser de la main, ses doigts passant à travers des corps éthériques.
« La dernière fois qu'il est tombé, il a dû passer plusieurs lunes alité, à dormir du même côté et manger de la soupe. Si cela ne lui a pas servi de leçon, il comprendra peut-être ce coup-ci. »
Puis elle s'empara de la Reine adverse avec son fou blanc, avant de saisir une autre noisette. Ralph poussa un soupir de lassitude, émergea de sa brume mentale, coucha son roi en signe de défaite. Eva se leva alors de tout son haut, s'étira en respirant profondément, puis s'avança vers le Jardin. Son adversaire l'observa, pris d'un trouble inexplicable. Lui qui aimait l'équilibre, l'égalité, l'harmonie par dessus tout, se trouvait toujours désemparé par l'Incertitude. Or, Eva était l'être qui dégageait le plus d'Incertitude de tout ce Monde. Gabi s'approcha de lui.
« Je ressens ton trouble. Je le comprends et le partage. Mais il y a plus urgent. Mitch vient de rentrer de sa mission. »

Clivele 26 août 2019 à 18:48

Fiat Lux, partie 4

Dan observait ses pieds, ses bras, ses paumes couverts d'égratignures, mais également de la sève poisseuse de l'arbre. Ce n'était pas bien grave. Le « truc qui colle » partirait avec une bonne douche. Quant aux blessures, elles finissaient toujours par guérir. Son regard se leva sur la forêt, bordée du Jardin, puis sur les montagnes lointaines, et l'horizon. Cette fois, il n'était pas allé très haut. Le plus souvent, Dan montait autant qu'il pouvait. Ou alors, lorsqu'il se baladait, il marchait aussi loin qu'il pouvait dans la forêt. Il ne s'expliquait pas son envie, cette envie d'aller plus loin, plus haut, au delà de ce qu'il connaissait. Gabi appelait ça « son Incertitude ». Gabi aimait bien employer des mots compliqués.
En commençant à grimper sur l'arbre, Dan ressentait exactement cela. Mais en chemin, il repensa à la boîte de terrine. A Eva, qui allait sûrement le gronder. Et à LUI, qui dans ces moments fait toujours les Gros Yeux qui font peur et la Voix du Tonnerre. Gabi disait après ça que « punir, c'est aimer ». Gabi était capable de dire des choses compliquées même avec des mots simples. Dan pensait à sa punition à venir, et ça lui faisait comme une impression bizarre dans le ventre. Alors il arrêta de vouloir monter à tout prix. Il chercha une branche large, confortable, et surtout bien orientée pour voir le coucher de soleil. Des esprits sylvestres, sortis de trous ou de leurs maisons de feuilles, l'entouraient et l'observaient attentivement, avec leurs corps tous petits, et leurs grosses têtes bien rondes. Le disque solaire se rapprochait peu-à-peu des montagnes au loin. Plus il descendait, plus ces drôles d'esprits se faisaient nombreux. C'était des « êtres éthériques », comme disait Gabi. Ça voulait dire qu'on ne pouvait pas les toucher. Ils ne devaient pas se faire mal s'ils tombaient de l'arbre, eux.
Dan entendit Pupuce japper. Le chien fit le tour du chêne plusieurs fois en couinant, chercha à grimper sans pouvoir planter ses griffes dans l'écorce. Il finit par se poser au pied des racines traçantes. L'obscurité commença à dresser son voile sur l'horizon. Un point lumineux apparut au loin, grandit, approcha de plus en plus. Dan reconnut le Pegasus sur le chemin du retour. Pupuce leva la tête, se mit à hurler, puis détala en direction de la maison.
Le silence revint s'installer autour de Dan. Les ombres s'étendaient jusqu'à la forêt. Il ressentait encore ce truc bizarre au ventre, mais regarder le coucher du soleil lui faisait du bien. Soudain, un esprit de l'arbre tomba à côté de lui. Il tendit le bras par réflexe pour tenter de le rattraper, bascula, chu à son tour.

Puis ce fut le noir, comme quand il dormait.

Puis il se réveilla. Il se mit péniblement debout. Dan avait mal un peu partout, mais il pouvait marcher, en clopinant de la jambe droite. La nuit n'était pas encore totalement là. Une aura rougeâtre persistait encore à éclairer le coin du ciel où le soleil avait disparu. Après quelques pas, il entendit des voix au loin. C'était peut-être Eva ? Quand il partait en balade, très loin, elle le retrouvait toujours. Des fois, il n'avait pas le temps de rentrer avant la nuit noire, alors il dormait là où il se trouvait, dans l'herbe, sur de la mousse ou un tas de feuilles. Et à son réveil, elle était là, juste contre lui. Elle le regardait avec des yeux bizarres, mais bizarres de gentillesse, sans rien dire. Il continua d'avancer. C'était deux voix différentes, aucune ne ressemblait à celle d'Eva. Deux voix qu'il connaissait. Il arriva à l'orée d'une clairière, juste à la limite de Son Jardin. Il reconnu alors ceux qui parlaient. C'était Sam, un être de Lumière comme Gabi, Mitch et Ralph, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, en compagnie de Serpent, le seul animal de la forêt capable de parler.

Clivele 26 août 2019 à 18:48

Fiat Lux, partie 5

Ralph et Gabi trouvèrent Mitch dans la cuisine, affalé sur une chaise devant un verre d'eau.
Gabi s'assit face à lui.
« Comment vas-tu ?
_ Ça va... »
Ralph se posa à son tour, les yeux rivés sur le verre.
« Tu es sûr ? Nous n'avons aucunement besoin de nourriture terrestre. Seule Sa Lumière nous suffit.
_ Je ne vais pas vous mentir. Ça n'a pas été facile. Mais c'est mon devoir d'exaucer Sa Volonté. Notre devoir. - Mitch tendit le bras, prit une gorgée d'eau- Je ne sais pas ce qu'il va advenir maintenant, mais cela ne nous appartient pas. »
Gabi se parla à lui-même.
« L'incertitude... »
Mitch prit un coffret rectangulaire posé contre sa chaise, et le mit sur la table devant Ralph. Ce dernier l'ouvrit. A l'intérieur se trouvait une épée dont le fil était constitué de flammes rouges et de jets d'énergie dansant en rythme. Un oeil grand ouvert sculpté au centre d'une croix noire en ornait la garde. Du velours capitonné d'ombres et d'anti-matière recouvrait l'intérieur du coffret. Mitch s'adressa à lui.
« Je te laisse la ranger. J'espère ne plus jamais avoir à m'en servir. »
A ce moment, le Pegasus se posa près de la terrasse sous les jappements de Pulsar.

Clivele 26 août 2019 à 18:48

Fiat Lux, partie 6

Sam portait une tenue insolite. Une drôle de veste noire arborant des symboles inconnus, un pantalon et des chaussures tout aussi sombres. Dan n'avait jamais vu de chaussures. L'être lumineux se tenait sur un engin plus bizarre encore, une espèce de machine en métal, avec deux roues placées l'une devant l'autre. Mais le plus étrange, et dérangeant, était ce que Sam lui racontait. Dan réagit violemment.
« Je ne te crois pas ! Je ne te crois pas ! Tu ne dis que des bêtises ! Je sais que tu as fait quelque chose de grave, que c'est pour ça que tu es parti ! Quelque chose de plus grave que de tomber des arbres !
_ Tu ne me crois pas ? »
La réponse de Sam était calme, contenue. Il descendit de son char à deux roues. Se tourna. Ouvrit sa veste noire. La fit basculer sur ses avant-bras, découvrant un dos nu, au milieu duquel se trouvaient deux profondes cicatrices rouges parallèles. Puis il se rhabilla.
« Tu sais très bien ce que Gabi, Mitch et Ralph ont à cet endroit. »
Dan secoua la tête, incrédule.
« Tu les as déjà vus étendre leurs ailes, leurs jolies ailes éthérées de lumière, pour voler. »
L'Humain se mit à genoux, se prit la tête des deux mains.
« Tu sais que je pouvais faire la même chose. Maintenant, je ne peux plus. Et je te dis que c'est Mitch qui est venu me couper mes ailes. »
Serpent profita de la conversation pour se rapprocher subrepticement.
« Et Mitch a fait cela car IL lui en a donné l'Ordre.
_ C'est pas possible ! IL est Bon, IL est Amour ! Il prend toujours soin de nous ! Et toi, qu'est ce que tu as fait pour être puni comme ça, loin de la maison ?
Serpent grimpa sur Dan, l'enlaça avec ses pattes couvertes d'écailles, murmura à son oreille gauche.
« SS'est le fruit ! Le ssplendide, le délissieux fruit ! »
Sam renchérit, un sourire au coin des lèvres.
« J'ai voulu vous parler du fruit, à Eva et à toi, mais ça ne LUI a pas plu. Tu comprends, il veut le garder pour LUI.
_ Le ssublime, l'exssquis, le ssenssassionnel fruit !
_ Je ne comprends rien, rien du tout, s'énerva Dan, de quel fruit parlez-vous ?!
Sam éprouva de l'agacement, mais ne laissa rien paraître. Il se rapprocha de l'Arbre situé à l'extrémité du Jardin. L'Arbre Interdit. Dan se releva, les larmes aux yeux, Serpent fermement arrimé à son corps. L'obscurité ambiante s'épaississait. Cela accentuait la lumière qui émanait de ses fruits dorés, joufflus, dodus, semblant mûrs à point. L'homme protesta.
« Mais ce fruit ne se mange pas ! Il sert juste à faire joli ! Si on en mange, on s'endort et rien ne peut nous réveiller ! Il ne faut surtout pas le toucher ! C'est LUI qui nous l'a dit !
_ Ah bon ? »
Sam tendit la main, cueillit un fruit qu'il porta à sa bouche, le mordit à pleines dents. Puis il s'approcha de Dan, posa un autre fruit, entier, à ses pieds.
« Hum ! C'est délicieux ! C'est le meilleur de tout le verger. »
_ Sson goût est irréssisstible ! En pluss, il guérit de toutes les blesssures tout de ssuite !
_ IL voulait le garder rien que pour LUI.
_ Ssède à ssa ssaveur ssubtile ! »
Sam dévora le reste de son fruit. Puis il fit à Serpent un clin d'oeil complice, avant de monter sur son engin et quitter la clairière. Ce dernier affermit son emprise.
« Tu te ssentiras bien ! Ssuper bien ! Hum, ssent ssette odeur ssuave, ssa ssent trop bon !
Dan observa la forme lumineuse, couleur or, à ses pieds. Il avait faim. Il n'avait rien mangé depuis midi. Il avait mal. Sa jambe, son bras, son dos le lançaient. Il repensa aux longues journées passées au lit sans pouvoir marcher. Il imagina au nombre de jours qu'il lui faudrait pour remarcher normalement et ne plus ressentir de douleur. Il se pencha.
« Ssède à la tentassion !
_ Dan, non, ne fais pas ça !
Ce cri venait d'Eva. Elle arrivait juste depuis le Jardin. Comprenant ce qui se tramait au premier coup d'oeil, elle se précipita.
« Dan !
_Ssède ! Ssuper bon ! »
Il ne la vit pas. Ne l'entendit pas. Obnubilé qu'il était par l'étrange lueur, enivré par l'odeur à la fois complexe et douce, aveuglé par la faim étreignant son ventre. Déchiré par la douleur de ses membres. Il ramassa le fruit, le porta à sa bouche.
« Non Dan ! Je t'en prie ! »
Elle se jeta sur lui. Serpent s'esquiva juste avant qu'ils ne soient en contact. Lorsqu'ils se relevèrent, Dan avait du jus doré aux commissures des lèvres. Il se mit à genoux, pleurant toutes les larmes de son corps.

« QUE SE PASSE-T-IL ICI ? »

Ses Mots sortaient de Sa Bouche, mais Ils semblaient tonner de toute part, comme si le plus formidable orage dévalait du plus haut des montagnes, résonnant et recouvrant de tonnerre la vallée, la forêt, le Jardin, et tout le Monde connu.
Ses Yeux se firent Fureur. Ses Cheveux se dressèrent sur Sa Tête. Son ombre, mélange d'obscurité et de lumière, grandit, recouvrit la clairière entière dans ses moindres recoins. Derrière lui se tenaient Gabi, Ralph et Mitch, ce dernier gardant Serpent prisonnier dans ses mains.
Eva réfléchit, aussi vite qu'elle put, tout en soutenant Son Regard. Puis elle se baissa. Ramassa le fruit en partie déchiqueté. Se présenta devant LUI.
« Tout est de ma faute, pardonnez-moi. »
IL ne la lâcha pas du regard. Son Courroux explosa.
« TU LUI AS FAIT MANGER CE FRUIT ? CELUI-LA MÊME QUE JE VOUS AI INTERDIT DE TOUCHER ?
_ Je l'ai mordu en premier. Puis je lui l'ai fait goûter. Il n'avait rien demandé. »
Et comme pour mieux affirmer ses dires, elle le porta à sa bouche, le déchira avec ses propres dents.

Clivele 28 août 2019 à 07:54

...

Clivele 28 août 2019 à 07:54

Et je me suis égaré, sur ce chemin que j'aimais tant. Quelque part, au delà du Pont des 1000 Soupirs. Après ce petit bourg. Remonte la rue Surcouf. Sans savoir où je vais, sans savoir pourquoi je le fais. Sans douter un seul instant non plus. Je pensais tourner à droite, mais c'est sur ma gauche, route de Kernévez Izella que mes pas m'emportent. Puis Sainte Christine, jusqu'à la chapelle du même nom. Havre de paix dans ce monde de fou. Je marque une pause. Laisse mon esprit remonter le fil des ans, puis des siècles, sur ces pierres aussi majestueuses que modestes, le long de ce silence à la fois absolu et relatif. Divin. Abandonne ma conscience à une humilité totale. Petit grain de lumière, mâtiné d'ombres, dans cet univers, si grand. Puis, je reprends. Trapic Kervasdoué. Roz ar Vil. Penn ar Hoat, enfin. Il faut parfois savoir se perdre, complètement, pour mieux se retrouver.
J'arrive au Caro, bras de terre dans un coin de cette presqu'île, face à la rade. Étendue d'eau à la profondeur iroise, une couleur qui n'existe que par ici. Je respire l'air légèrement salé. M'abandonne au clapotis des vagues. L'humiditié ambiante m'enveloppe avec une douceur propre à ce lieu, à cet instant. J'avais des questions, des questions lourdes, épaisses, ankylosantes, insolubles, mais déjà, les voilà qui s'envolent. Prises dans le ballet des mouettes, portées par la marée, gonflées par le vent.


48°20'30.6"N 4°26'20.3"W
48.341844, -4.438969

slyxxle 29 août 2019 à 10:14

ton lieu de vie ou ton lieu de vacances ?

Clivele 29 août 2019 à 13:50

J'ai vécu là bas un été... un peu de mélancolie pour cet endroit... Sinon chouette, quelqu'un me lit !

Siryackle 29 août 2019 à 23:42

Je ne pense pas que Juste @slyxx te lise...
Seulement, Juste elle, ait intervenu.
Beaucoup de lecteurs, peu d'intervenants... @Clive 😉

Clivele 15 octobre 2019 à 22:13

Sous un soleil d'automne...

Je suis fatigué. Si fatigué. Et usé. Alors que les jours s'estompent, que l'inclinaison de la Terre face au Soleil vacille. Je sens la vie engourdie, en proie à son prochain sommeil, à mi-chemin entre solstice et équinoxe. Je me veux, je me vois, marchant d'un pas lourd, à l'orée d'une montagne recouverte de forêt. Je me sais, je me sens, m'allonger sur l'herbe, recouverte d'un tapis de feuilles brunies, le dos contre la terre, les yeux fixés sur les chevelures rougeoyantes des arbres, au pied d'un chêne ancestral. Le ciel du jour déclinant ajoute à ses couleurs des pastels d'orange, de rose, de violet, de blanc cirrus. Et je souffle, me vide, peu à peu, à chaque soulèvement du diaphragme. De toute cette lourdeur. D'un ego encroûté, blessé jusqu'à la chair. De ces miroirs saignants, de ces rencontres manquées, de toutes ces incompréhensions, faites guerres vaines aux oriflammes gonflés de vents. Jusqu'à prendre conscience que respirer n'est en fait qu'une blague. Mes animaux-totems sont là, tous près. Le renard au pelage d'or, celui des colères inutiles, des perfidies cachées, me tourne le dos, comme à son habitude. La chouette effraie, dans sa robe bariolée, les yeux fermés en attendant la nuit. Les escargots blancs, déjà regroupés sur mon corps, me lèchent la peau de leur pied baveux, râpeux, sans discontinuer. La baleine volante lâche un son mélodieux, grave, résonnant, sensible vacarme raisonnable qui rejoint vite les cieux.

Sous moi, la terre se fait mère bienveillante. Bientôt, nos corps se tissent et s'emmêlent. Bientôt, les insectes m'embrassent, les arthropodes me caressent, les vers m'enlacent. Ma peau, barrière triste et vaine, se dissout. Mon sang se gonfle de l'humidité verte, descend abreuver la roche sèche. Ma lymphe, soleil liquide, s'offre au sol avide. Ses rayons baveux de tous les côtés se répandent, traversent la couche d'humus, éclairent les profondeurs. Bientôt, apparaît une épaisse brume grise. Dense, fière, mystérieuse. Rassurante. J'en profite pour lui confier mes souvenirs, mes espoirs, ce qu'il reste de mes rêves, à l'abri des inconfidences qu'aspirerait ce vulgaire ciel bleu impudent. Alors que ma chair se fait moite mixture, je perçois cette fraîche odeur de sous-bois que j'aime tant. Celle qui me transporte, au gré des bosquets, au fil des siècles, jusqu'aux secrets les plus durement cachés. Oh Gaïa, puissance bienveillante, oh Toi, ma douce alchimiste ! A ma tête, je sens le vieux chêne veiller sur moi. Sa sagesse m'inonde. Chaque repli de son écorce est une nouvelle leçon. Chaque racine dont je perçois le murmure m'enseigne l'impermanence de ce monde. Chaque recoin de sa frondaison se fait l'abri de mon âme face aux tourments du Monde. Et quelque part, en son sein, la cache oubliée d'un écureuil, emplie de graines et de précieuses récoltes qui s'envoleront dès le printemps retrouvé. Je laisse ma matière onduler, au gré des vibrations, entre les couches, les particules, solide, fluide, humide, gazeux, enragé de douceur. Verticalité d'une éternité qui ne saurait se contenir que dans un instant. Horizon fuyant d'une vérité parfaite, d'une perfection authentique, qui s'avance et me fuit à chaque pas que je fais vers elle. Transcendantalité exquise d'un éveil chantant, impertinent, sérieux et fier comme le rire d'un enfant. Mon corps n'est plus qu'un songe herbeux à la senteur de rosée, une vision floue bercé par le léger balancement d'un pied de fougères. Je distille mes molécules dans l'écosystème, je dissous mes pensées au coeur de ce monde sylvestre, centre décalé à rebours de l'univers de la Triste Hystérie, collective, implacable conquérante. Je ne suis plus rien d'inutile, de superflu, de prétentieux. Paisible, apaisé, mais sitôt déchiré par un rire acariâtre, raccommodé du chant de fillettes, à l'unisson. Elles sont trois, en costume de sorcières, robes noires et cheveux fous, blancs, roux, de jais. Jeunes comme les perles d'un concours de beauté. Ou treize, si je compte bien, vieilles marâtres dénudées. Qui se tiennent la main, en une étrange farandoles, gardiennes des portes qui séparent les deux mondes. Et s'en viennent, danser, chanter, aimer, jurer, cracher, Ouroboros de membres, têtes, comptines et tissus, prenant soin de contourner l'ensemble de tout ce que j'ai été. Elles m'encensent puis m'injurient, baisent le sol pour mieux le piétiner, offrant ce rituel païen à des dieux à jamais oubliés. Puis disparaissent soudain dans le cri qui les a fait apparaître. Comme si elles n'avaient jamais existé. Ou bien, est-ce juste moi qui ai rêvé ? Bientôt les fragments de moi-même se rassemblent en filaments filandreux. Ils bourgeonnent, s'éveillent, percent la terre en opulents opercules, s'installent en osmose au pied du vieil arbre. Blancs de chair pure, recouverts de terre, mauves au coeur, ces champignons chantent d'un silence harmonieux, prêts à accueillir les facétieux esprits chtoniens et solaires qui peuplent ce coin de vert, loin du regard suffisant des humains. Je lève enfin les yeux sur une lune gibbeuse, qui m'ignore de toute sa nudité.

Eiramle 20 octobre 2019 à 17:23

Des os qui claquent, une tempête, des ailes coupées, un égarement...
Vois-tu poindre la Lumière au loin, Clive ?
J'aime tellement les orages.

Clivele 20 octobre 2019 à 20:25

Je les aime aussi ces orages. J'aime la pluie, tant que ce ne sont pas ces grosses gouttes froides qui tombent en rang serré. J'ai marché 45 minutes sous une pluie épaisse, lourde, portée par le sud et l'ouest, trempé jusqu'à l'os, malgré un k-way dérisoire et un pauvre parapluie à moitié tordu par le vent. Une partie de moi jubilait...

voir la vidéo

Clivele 25 octobre 2019 à 19:40

Je suis ouvert aux remarques, aux critiques tant qu'elles sont un minimum constructives... 😂

Clivele 29 juin 2020 à 16:43

Mektoub


« Mehdi, tu as vu ta petite soeur ? »

L'enfant observa sa mère, avec de grands yeux. Il était en train de bâtir un palais en terre glaise, agrémentée de quelques brindilles. De là où il était, on pouvait voir la rue dans son ensemble, ainsi qu'une partie du village. Peu de gens osaient affronter l'épaisse chaleur de ce début d'après-midi. Swad n'était pas parmi ces passants. Devant cette question à la réponse si évidente, il se contenta de hausser les épaules sans dire un mot, avant de retourner à sa construction.

« Misère, quelle bêtise est-elle encore en train de faire ? »

La femme remonta en direction du centre. Elle se répétait en boucle les surnoms dont on affublait son aînée. La gazelle jamais essoufflée. La fille-singe. La tempête du désert. L'enfant-djinn qui retourne tout. Tout le monde la connaissait. Et savait de quelle catastrophe elle était capable. Quelle curieuse farce lui fit le Créateur, en la dotant d'un fils aussi calme, posé et silencieux, et d'une véritable petite peste capable de retourner tout le village. Un vrai garçon manqué.

Pendant ce temps, le vieil Ayoub attendait que son thé finisse de chauffer, en parcourant de ses doigts tordus un vieux recueil de poèmes. C'était un ancien Cadi, qui avait choisi de passer la fin de son existence dans le calme, loin de l'agitation de la ville. Il donnait parfois des cours de calligraphie aux enfants, et conseillait les adultes dans certaines affaires. Ce sage avait ramené avec lui une bonne partie de sa bibliothèque. Sa pièce de vie était remplie de livres amoncelés les uns sur les autres. Soudain, il entendit un vacarme à l'extérieur. Des oiseaux se mirent à piailler vigoureusement juste sous sa fenêtre. Il reposa son livre, puis sortit voir de quoi il retournait.

« Je te jure ! Un livre magique, qui contient tout ton destin !
- C'est des histoires, je ne te crois pas.
- Si, si, je t'assure ! Je te jure, que je l'ai vu, de mes yeux, dans sa bibliothèque !
- Le Mektoub ! Ton destin, tel que Dieu l'a écrit pour toi !
- Arrête, tu te fiches de moi ! »

La mère de Swad se remémorait maintenant ses « exploits ». Grimper sur le toit de la mosquée. Se glisser dans le bâtiment de la garde, au nez et à la barbe de ses surveillants. On l'avait retrouvée en cuisine, un bol d'eau à la main. Elle avait aussi plusieurs fois manqué de provoquer un incendie dans sa maison. Et elle devait coller une rouste une ou deux fois par semaine à des garçons de son âge un peu trop moqueurs. A chaque fois, elle se faisait aussitôt corriger par sa mère, devant les autres, et parfois tout le village. D'une main lourde et ferme. Puis, priver de repas du soir, et de dattes pour un jour, une semaine, un mois complet. Mais, rien n'y faisait. La seule façon de la calmer, c'était de la mettre devant un des enseignements du Professeur, ou même ceux du Vieux Cadi. Ces derniers étaient normalement réservés aux garçons, mais le Sage avait accepté de faire une exception pour elle.

Lorsque le vieil Ayoub contourna le coin du mur, il se trouva face à une cage improvisée, contenant deux pies au cri rauque. Derrière se trouvait un voile, attaché à une corde qui faisait le tour de sa maison. Quelqu'un a dû déposer la cage recouverte, puis tirer sur le voile, afin que les oiseaux commencent leur vacarme. Il se pencha pour libérer les bêtes. Des bruits de pas légers, presque étouffés, se firent entendre dans son dos. Quelqu'un était en train de s'introduire chez lui. Quelqu'un de menu.

La mère de Swad arriva près du lavoir. Des femmes d'une génération plus âgée qu'elle étaient en train de battre le linge avec vigueur. Elle demanda si quelqu'un avait vu sa fille. On lui indiqua qu'elle traînait à l'entrée du village avec Ibrahim, un ami à elle. Ils courraient les oiseaux. Elle se mit à souffler. Rien avec la mosquée ou les gardes, rien à priori qui ne devrait porter à nouveau la hchouma sur la famille entière. Elle eut une pensée distraite pour son mari, parti s'engager dans l'armée du Calife il y a deux ans de cela, dont elle avait des nouvelles de façon éparse.

« Mais je te dis que c'est que des histoires !
- N'empêche, que, si ça existerait... est-ce que tu le lirais, ce livre ?
- Et bien... je ne sais pas. Mais je crois que j'aurais vraiment envie de l'ouvrir. Juste... juste pour voir une page ou deux.
- Bon, t'es avec moi alors ?
- Non. Toi tu t'en fiches, mais je ne veux pas me faire gronder. Mon père me colle des grosses raclées, et après il passe des heures après à m'expliquer ce que j'ai fait de mal.
- Tu ne veux pas m'aider, juste, à capturer les pies ? J'ai des objets qui brillent, toi tu sais faire des pièges. »

Le vieil Ayoub fit demi-tour. Il referma sa porte, puis inspecta sa pièce de vie. Rien ne semblait avoir bougé. Lorsqu'il rentra dans sa chambre, il remarqua que la fenêtre avait été ouverte. Il y avait également un emplacement vide dans sa bibliothèque. Précisément, entre un livre de droit cadi, et un recueil de poésies qu'il avait lui-même écrites. Il savait précisément quel ouvrage on lui avait dérobé. L'ancien Cadi sourit alors de toutes les dents qu'il lui restait.

Ibrahim marcha dans la foulée de sa mère. Il portait une pile de vêtements encore humides, fraîchement lavés. L'eau perlait sur ses avant-bras et sa poitrine, avant de s'évaporer presque aussitôt. Il entendit qu'on l'appelait, d'un chuchotement faussement discret. Dans l'ombre d'une ruelle perpendiculaire, il tourna la tête vers Souad, qui tenait un épais livre à la couverture tachetée de vert. Elle fit des grands gestes de sa main libre, en indiquant le précieux grimoire, un sourire jusqu'aux oreilles. Puis elle disparu dans l'obscurité.

Elle courut jusqu'à la limite du village. S'installa à l'ombre d'une cabane désaffectée. Puis caressa de la pulpe de ses doigts le cuir épais et usé. Un seul mot se lisait sur la tranche, ainsi que la couverture, en lettres dorées : « Mektoub ». Au dos, se trouvaient d'étranges symboles dont le sens lui échappait. Elle savait qu'elle ne passerait pas toute sa vie enfermée dans cet amoncellement de maisons en terre séchée. Elle sentait qu'un autre destin l'attendait. Des excursions, des aventures... Elle en était persuadée. Mais il y avait toujours cette incertitude. Et si jamais ? Si finalement, la seule possibilité, c'était le mariage, les enfants, la cuisine, le linge, ? Un sentiment de peur se mêla à son excitation. Elle respira un grand coup. Puis, ouvrit la couverture cartonnée. En fait, le livre se trouvait être creux. A l'intérieur, tenus par des tissus, se trouvaient une plume, une fiole d'encre, et un autre livre qu'elle parcourut aussitôt. C'était un carnet d'écriture. Vide.

Eiramle 29 juin 2020 à 18:17

T'ai-je dit, par ailleurs, que j'aimais tes écrits ?... Je crois bien... je ne sais plus...
La puissance infinie de la lecture... Tant de vies qui ne se lisent pas parce que nous n'écrivons pas la nôtre...

Clivele 29 juin 2020 à 21:21

Merci Eiram... j'essaie de faire ça quand j'écris, que les gens puissent trouver l'envie d'ouvrir des fenêtres et même des portes...


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