Vos réalisations, vos oeuvres, vos galeries

Quelques textes...

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Clivele 08 août 2019 à 19:20

Gashadokuro

Gashi gashi ! Clac clac, font les os qui s'entrechoquent. Gashi gashi ! Tu ne peux pas me voir.
Gashi gashi ! Tes armes sont inefficaces. Gashi gashi ! As-tu suffisamment prié ?
Gashi gashi ! Rouge comme un fruit d'alkékenge, le sang du fraîchement décapité !

Tomoko s'agenouilla devant le cairn. Elle sortit le poignard du manche de son kimono. Le tissu de soie semblait susurrer alors que le fourreau d'ivoire le grattait, puis tomba dans sa main. Le ciel nocturne l'observa en silence. Quelques étoiles scintillaient, impassibles. Les nuages, intrigués par le manège de la jeune fille, se laissaient trainer devant une lune mélancolique. Ils espéraient en secret assister à la fin de cette curieuse cérémonie. En dessous de la colline, brillaient une myriade de feux, de lanternes, lampions, des maisons les plus proches aux cabanes de pêcheurs posées aux limites de la baie. Certains se reflétaient sur les vagues portées par l'océan. Aucun souffle ne perturbait l'air de cette douce nuit d'été.
Tomoko prit le fourreau d'une main, le manche de l'autre, découvrit une lame au fil bleuté. Elle la fit pivoter, jusqu'à réfléchir la lumière froide de la lune.
C'était une belle nuit pour mourir.

- Monseigneur, a-t-elle mal joué du Shamisen ?
- Sa mélodie était aussi douce qu'une tendre caresse.
- A-t-elle alors manqué quelque chose lors de la cérémonie du thé ?
- Aucune cérémonie ne m'a été présentée avec autant d'attention et de précaution que la sienne.
- A-t-elle manqué de vous divertir en récitant quelques vers ?
- Elle m'a offert des rimes délicieuses, et même, à ma demande, aussitôt improvisé un hokku.
- Monseigneur, a-t-elle osé se refuser à vos honneurs ?
- Elle m'a ouverte les portes de son jardin secret, à la douce odeur de fleur de prune.
- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
L'homme dégarni, à la petite moustache poivre et sel, se mit à genoux et s'inclina jusqu'à ce que son front touche le sol. Il fulmina intérieurement. La garce. Elle allait le lui payer.

Tomoko posa délicatement le fourreau sur le côté, perpendiculairement au petit autel. Puis elle défit son chignon. Jeta la broche en forme de grue dans l'herbe environnante. Rassembla ses cheveux d'une seule main. Un reflet de lune déchira l'air. La jeune fille déposa sa mèche noire sur l'autel, juste devant l'encens qui se consommait en une suave odeur. Elle sut qu'à partir de cet instant, elle ne pourrait plus revenir en arrière. Elle prit le crâne humain qu'elle installa au dessus de sa chevelure, pile dans l'axe, droit devant elle.


Songe d'une nuit d'été.
Mon désir s'étiole en toi,
Au chant des lucioles.

- Alors, vous l'avez vue ?
Le vendeur d'anguilles dévisagea l'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel. Ce dernier tenait nerveusement un bâton entre ses mains. Il était accompagné de cet individu, trop bronzé pour être honnête, un soit-disant guerrier portant un sabre à la ceinture.
Tout en s'excusant, le vendeur fit virevolter sa lame pour finir de trancher le poisson sur son comptoir, avant d'en récupérer les filets qu'il enfila sur des piques en bois.
- C'est beaucoup moins bon si je ne finis pas de les préparer de suite, dit-il en inondant les brochettes d'une sauce épaisse et noire, avant de les poser sur un feu de charbon.
Il n'aimait pas les gens qui se baladaient la nuit, armés, à la recherche de jeunes filles. Mais il n'aimait pas non plus avoir des ennuis.
- J'ai effectivement vu quelqu'un passer par ici, il y a quelques instants déjà. Elle a pris le chemin du sommet de la colline.
Il appuya ses mots d'un geste de la main.
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel regarda le sentier qui montait, grimpait, juste après les dernières habitations. Sa colère s'embrasa d'un feu dévorant. Elle allait le lui payer.

Tomoko rapprocha la lame de ses yeux. Elle l'observa avec attention. Son fil était net, coupant. Sa ligne de trempe indiquait un polissage soigné. Bientôt, on la retrouverait. On lui ferait payer. Ce serait sûrement douloureux. On la tuerait peut-être. Ou alors, on la maintiendrait dans cette vie qui ne lui appartenait pas. Ce qui, d'une certaine façon, était pire encore. Elle observa les pierres amoncelées, l'autel, l'encens, le crâne, les cheveux. Ses cheveux. Ce petit rituel lui sembla n'être, soudain, qu'un caprice, ou un jeu d'enfant. Un jeu vain. Elle prit le pommeau de son poignard à deux mains, la pointe tournée contre son ventre, un peu au dessus du nombril. Elle qui, née de la mauvaise mère, avait provoqué le déshonneur de toute sa famille, pouvait enfin se racheter. Et partir. Libérée. Libre. Avec honneur. Il lui suffisait de pousser fermement sur le manche. Des paroles lointaines parvenaient jusqu'à ses oreilles, depuis le contrebas du sentier. Des jurons, des mots d'agacement. Une voix tristement familière. Tomoko se concentra sur ses mains, sur ses bras, ses muscles. Fixa les deux orbites vides devant elle. Le sombre néant qu'elles lui renvoyèrent, plutôt que l'inquiéter, lui apporta une forme de doux apaisement. Elle inspira profondément. Soudain, des lucioles apparurent, illuminant l'autel d'une centaine d'étoiles miniatures. L'une d'entre elle s'était même logée dans l'oeil droit du crâne.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.

Le métal déchira le tissu. Tomoko sentit la pointe de métal sur sa peau. Mue par un réflexe, elle retira l'arme. Elle traça aussitôt un sillon rouge au creux de sa paume, en un éclair de lune froide. Puis elle posa sa main gauche sur le crâne. La voix du sentier se fit plus précise, tout en s'approchant. Elle était accompagnée d'une respiration bruyante, ainsi que de bruits de pas. Mais Tomoko n'en avait cure. Elle regarda le sang couler sur la forme osseuse, jusque dans les fosses nasales et sur le côté de la mâchoire. Une autre luciole enflamma l'orbite gauche, comme pour redonner une seconde vie à cet amas d'os. Un léger vent frais se leva tout autour d'elle. Sa plaie lui faisait mal. Elle savait que, comme toute blessure causée par la haine et le désir de vengeance, celle-ci ne guérirait jamais. Qu'il faudrait la rebander chaque jour qu'il lui restait à vivre. S'il lui en restait plusieurs. Mais Tomoko n'en avait cure.

Gashi gashi

- Ah, tu es là ! Sale traînée !
L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se jeta sur elle. Il la fit tomber d'un violent revers de la main, infligé sans retenue.
- Moi qui t'ai accueillie sous mon propre toit ! Logée ! Nourrie ! Malgré ton déshonneur !
Il lança son bâton de côté, puis lui asséna un coup de sandale en bois dans les côtes. Elle ne broncha pas.
- Moi qui t'ai appris tout ton métier !
Il lui arracha le noeud de son kimono, sous le regard impassible du "guerrier". Ce dernier posa au sol la lanterne qu'il avait à la main. La flamme de cette dernière s'attisa alors que le courant d'air frais gagnait en intensité.

Gashi gashi

- Moi qui t'ai présentée au Seigneur de ces Terres, au Grand Chef du Clan, dans l'espoir qu'il te prenne à son service... et - ponctuant ses paroles de nouveaux coups de pied - ... et que cet honneur rejaillisse sur toute notre maison !

Gashi gashi

Le foyer du temple s'emballa à son tour. Les lucioles s'éteignirent toutes de concert.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel arracha le long tissu qui enveloppait son corps, la faisant rouler sans ménagement. Le guerrier l'interpella.
- Eh Boss ? Tu entends ces bruits ? J'ai un mauvais pressentiment !

Gashi gashi

- Tais-toi ! Je te paie, et cher, pour que tu t'en occupes, des mauvais pressentiments. Pour que tu les coupes en deux avec ton sabre ! Ce n'est pas vrai, je suis entouré d'incapables !
Il cogna à nouveau la jeune fille au sol. Encore plus fort.
- Des incapables !

Gashi gashi

Une rafale de vent souffla la flamme de la lanterne, fit tomber les pierres du cairn. Un frisson parcouru l'échine du guerrier.

Par cette sombre prière,
Je t'invoque. Ô terrible
Gashadokuro !

- Je crois qu'elle a son compte, Boss ! On la prend et on la ramène au vill...
Le guerrier termina sa phrase par un cri d'effroi. L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se retourna. Son employé se fit soulever à cinq mètres du sol dans un bruit de claquements d'os. Les bras écartés comme si une poigne gigantesque le tenait. Il s'inclina contre son gré. Un bruit massif de dents entrechoquées, et sa tête roula au sol, tandis que le sang de son corps gicla pour disparaître, comme aspiré, à quelques paumes de lui.

Gashi gashi

L'homme dégarni à la petite moustache poivre et sel se mit à courir, sans comprendre ce qu'il advenait.
- Des incapables ! Tous des incapables !
Tout comme il n'avait pas compris la remarque du Chef de Clan.
- Tous ! Tous !
La seule chose qu'il avait compris à ce moment-là, c'était le déshonneur qu'il allait subir. La seule chose qu'il comprenait maintenant, c'est que son corps lui intimait l'ordre de fuir.
- Tous des incapables !

Gashi gashi

Il dévala le sentier à en perdre haleine. Le noeud de sa sandale droite se rompit. Il la jeta d'un mouvement de la jambe, sans s'arrêter.
- Tous ! Des bons à rien !
Un souffle glacial le saisit, du dos au thorax. Un souffle glacial comprima son plexus solaire. Le fit basculer en avant. Il pleurait, geignait, sentait toutes sortes d'humeurs couler au bas de son abdomen. Puis, plus rien.

Tomoko s'agenouilla. Elle tira le tissu déchiré et sale de son kimono, le posa sur son corps presque dénudé. Les hurlements de son ancien maître s'arrêtèrent d'un coup, net. Elle soupira.

Gashi gashi

Les bruits d'os s'entrechoquant se rapprochaient. Elle observa à nouveau les deux orbites du crâne face à elle. Le même apaisement lui parvint. Bientôt, ce serait son tour. Ce serait rapide. Ce serait bref. Tant mieux.

Gashi gashi

Elle perçut des grandes foulées, arrivant à côté d'elle, juste devant l'autel. Puis un pivotement. Il lui semblait que deux ouvertures noires immenses se penchaient sur son corps tout entier. Se concentraient sur ses propres yeux.

- Alors, Monseigneur, je vous en prie, dites-moi quelle était sa faute. Et je la lui ferai payer sur le champ. Le châtiment sera exemplaire.
- Cette petite impertinente m'a souri.
- Souri ?
- Oui, souri. Alors que les autres esquissent juste parfois un léger mouvement des lèvres, en regardant le sol d'un air gêné. Soumis. Servile. Respectueux. Et tellement excitant. Cette petite impertinente m'a souri, ses yeux plongés dans les miens. Et ils me disaient très clairement : "je te donnerai tout ce que tu désires. Ce qu'il reste de mon honneur. Ce qu'il te plaît de mon corps. Mais jamais, jamais je ne t'appartiendrai.

Une sensation de froid se posa sur la joue de Tomoko. Délicatement. Tendrement, ou presque. S'estompa, avec tout autant de douceur.
Gashi gashi
Les pas s'éloignèrent.
Gashi gashi
Les cliquetis se firent plus distants, jusqu'à disparaître. La lumière de la lanterne se ralluma, suivie par l'abdomen des lucioles autour de l'autel. Elle était désormais libre. Et vivante.

(pour ceux qui veulent en savoir plus sur le Gashadokuro, ce Yokaï de la culture japonaise : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gashadokuro)

Clivele 18 août 2019 à 23:01   •  

...

Clivele 18 août 2019 à 23:02   •  

L'autre rive

- Est-ce que tu le vois ?
Il ne bouge pas la mâchoire. Sa langue reste également immobile. Pourtant, je l'entends parler distinctement. Oui, je vois. Je distingue enfin ce qu'il veut dire. Des immeubles penchés dans une inclinaison quasiment imperceptible. Quelques panneaux en dehors de leurs axes. Des lampadaires ayant oublié où pointait le zénith. Les routes elles-mêmes tanguent, dans une marée silencieuse. Certains espaces verts résistent, mais les bordures artificielles bougent, au ralenti, comme des cohortes de lourdes fourmis en pierre. Oui, je le vois. Ce monde est en train de s'effondrer.
- Il est déjà en ruine. Ce que tu peux observer n'est qu'un écho persistant.
Je me tourne vers lui, sans faire un mouvement. Est-ce un esprit ? Un guide ? Un animal totem ? Ce renard au poil d'or m'accompagne, depuis de nombreuses années déjà. Le pelage de son ventre a tourné au gris, mais le haut de sa tête, son dos, l'extérieur de ses pattes brillent encore, tels les rayons de soleil d'un après-midi automnal. Il fixe toujours devant lui. Nous n'avons plus besoin de nous regarder pour nous comprendre. Je déglutis.
- Le moment est venu ?
- Toi seul le sais.
Je me trouve assis en tailleur, sur un banc. Il se tient sur ses pattes arrières, les pattes avant en appui, deux ou trois mètres derrière moi. Un peu décalé à ma droite. Nous sommes pourtant à côté, au même niveau. Entre deux êtres apprivoisés, les lois de la physique, comme celles de la perspective, n'ont plus lieu d'être. Elles deviennent même embarrassantes. Je me penche à gauche. Mon cahier à spirale se trouve ouvert sur le visage d'une femme, esquissée en lignes de carbone. Beauté japonaise, valkyrie blonde, aux tâches de rousseur celtes, lèvres trop pulpeuses pour ne pas venir du coeur de l'Afrique. Le croquis hésite. Au fond, maintenant, quelle importance ? Elle semble ignorer superbement celui qui l'observerait, appuie son dédain d'un sourire aussi discret, fin et léger que cruel.
- Tu l'aimes encore, hein ?
Au fond, maintenant, quelle importance ? Je tourne la tête. Des humains errent au milieu de ce vacarme silencieux. Un grand vide gris remplace leurs yeux, leur nez, leur bouche. Ils portent tous un écran à la main gauche, qui regarde à leur place, pense à leur place, décide à leur place. Certains marchent sur les murs, au défi de la gravité. D'autres passent à travers les murs. Leurs trajectoires se percutent et s'évitent, dans un ballet improbable. Et écervelé. Au milieu d'une pelouse, quelqu'un avait dressé un cairn. Mais les pierres parfaitement entassées en ordre décroissant suivent maintenant une ligne parabolique. Même le sacré n'y croit plus. Il s'effondre aussi, mais résiste, un peu ; il a peut-être juste choisi un tempo un peu plus lent.

Au fond, maintenant, quelle importance ?

Je me lève en même temps que l'animal, sans que l'on ne se soit concertés. Nous échangeons un regard. Puis il se retourne, prend le chemin de la forêt. De mon côté, je remonte la rue la moins penchée. Les animaux ne perdent pas leur temps à dire au revoir. Ils savent que cela ne sert à rien. À part ces chiens stupides, qui doivent reproduire l'humain par un mimétisme improbable. J'arrive bientôt devant une maison encore parfaitement droite. Le portail en fer forgé noir, surmonté de volutes florales, s'ouvre sur une petite cour au chemin en rocaille grise. La bâtisse se pare de murs faits de briques rouges. Elle comporte une petite tour ronde centrale, surmontée d'une flèche en ardoise, et deux ailes latérales. Les fenêtres du rez-de-chaussée arborent des voûtes en style gothique. Celles de l'étage ont la forme de rectangles plus petits, aux cadres en pierre. Sur le côté, au milieu de la pelouse, je remarque des cubes blancs bordés de couleurs, avec des lettres en leur centre.

C A R P E * D I E

Leurs arrêtes semblent se tordre, ou se bomber. Le « M » se trouve face à moi, sur le perron de l'épaisse porte en chêne, peinte de blanc. Je le surmonte, pousse le lourd battant. Puis inspire profondément. Au fond, maintenant, quelle importance ?

Au moment précis où je franchis le seuil, je me retrouve projeté immédiatement sur un ponton en bois. Le couloir aux murs crème, le sol en carrelage fatigué, les frises de feuilles de lierre couleur bordeaux, tout l'intérieur que je distinguais disparaît. Un ciel vide le remplace, qui n'est qu'un silence monochrome, miroir d'une étendue d'eau livide. Le peu de terre que je vois sur les côtés, est constitué d'anthracite. Au bout des planches sur pilotis, un bateau attend, une lanterne posée à la poupe, une silhouette fantomatique vêtue d'un manteau à capuche à la proue. Je me retourne, pour ne distinguer qu'un immense champ de charbon surmonté d'une brume épaisse. Cela me procure une sensation désagréable, comme un aimant qu'on tournerait face à un pôle identique. Je me dirige alors de l'avant. Mon regard se projette au loin, pour tenter de voir s'il y a une autre rive. Mais plus je me concentre, plus un bruit sourd, épais, comme une radiation toxique, semble émaner de l'horizon lui-même. J'abandonne. L'être attend. Je m'en approche précautionneusement. Il se place devant le passage, interdisant l'accès à l'embarcation. Un roulement de tonnerre, ou plutôt le bruit d'un bâtiment qui s'effondrerait, dévale dans mon dos. Je frissonne. J'interpelle le spectre sans visage.
- où va ce bateau ?
Ce dernier hausse les épaules, comme pour dire « tu le sais déjà. » Ou, peut-être, « c'est toi qui décides. » Un autre fracas déchire le silence ambiant. La brume s'épaissit, se rapproche du rivage. Je fais un pas en avant, mais l'autre m'arrête d'un geste bref, faisant claquer la paume de sa main gauche contre mon plexus. A son contact, une sensation de froid cassant, net, lugubre, parcourt mon échine. Un flot de souvenirs mélancoliques, tristes, violents, désagréables, remonte à ma conscience. Puis il me tend la main droite, repliant les doigts, comme pour demander une obole. Sans réfléchir, je tâte mes flancs. Quelque chose de dur se trouve dans la poche de mon pantalon. J'en extrais une pièce d'or. Sur l'avers, se trouve un visage féminin terrifiant dont les cheveux sont autant de serpents vindicatifs. Méduse. Au revers, un homme porte un casque, sans doute Persée et la Kunée. Je la dépose dans la main du spectre, la face de la gorgone visible. Il patiente un instant, comme pour me demander de confirmer mon choix. Puis referme sa poigne et s'écarte. Je prends place sur l'embarcation. Il récupère une vieille chaîne rouillée qui maintenait le canot au ponton, la jette à mes pieds, me rejoint, retrouve sa posture debout sur la proue. Le bateau s'éloigne automatiquement du bord, avant de se tourner pour prendre la direction du lointain, comme tiré par une corde invisible.
Tout autour n'est que vide, silence, décliné sur des nuances de blanc, de noir, de gris. Je sens l'embarcation remuer au gré des vagues, mais aucun bruit de clapotis ne parvient à mes oreilles. L'azimut des lieux me semble incohérent : la rive brumeuse se fait vite avaler par un horizon qui devient uniforme, quelque soit la direction dans laquelle je me tourne. Et toujours ce bruit étrange, si je regarde trop loin. L'autre se tient debout, face à moi, impassible. Je scrute alors cette mer liquoreuse à la turbidité étrange. Je ne peux retenir un cri d'horreur : le fond est constitué d'une mosaïque de visages humains. Jeunes, vieux, femmes, hommes. Bien qu'issus d'ethnies différentes, ils ont tous la peau blanche, les yeux fermés, la bouche cousue de tissus sur lesquels ont été écrits des mots. Seize the day, Aprovecha el día, Nutze den Tag, Carpe diem...

Je me tourne vers le spectre qui demeure la tête cachée sous la capuche de son manteau gris. Qui sont ces personnes ? Que leur est-il arrivé ?

Au fond, maintenant, quelle importance ?

Une pensée aussi improbable qu'évidente nait alors en moi. Ce sont les figures de mes existences passées.
Je me prends à regarder mes propres mains. Elles sont devenues transparentes. La peau translucide, mais également les muscles, les tendons, les os. Je remarque les couleurs de mon corps s'effilocher, comme des pelotes dont on tiendrait l'extrémité depuis la rive où j'ai embarqué. Du rose carmin. Du blanc calcaire. Du rouge musculeux. De l'orange plasmique. Du violet sanguin. S'échappent de moi. Mes vêtements cèdent à leur tour. Seul mon coeur que je distingue maintenant, ne s'effrite pas. Il bat toujours. Au fond, maintenant, quelle importance ?
Je sais ce qui m'attend. L'épreuve de la pesée. La plume de Maat. La somme des péchés, des malheurs, des arrogances. Et si la balance penche du mauvais côté, je serai pour Âmmout un vulgaire repas à consommer sur le champ.

C'est, l'esprit tout à cette effrayante perspective, que j'entends au loin, un léger cri, ou plutôt un chant, comme venu des profondeurs pour déchirer le silence.

Je relève la tête. Le fantôme ôte alors sa capuche. Je blêmis. Ses traits sont les miens. Du haut de son front à l'extrémité de son menton, en passant par mon nez ou mes oreilles. Ce n'est pas un reflet, une illusion, ou un miroir. Mais bien un autre moi.

La mélopée se fait à nouveau entendre, qui vient secouer le mutisme ambiant.

Pendant ce temps, la barque s'enfonce, doucement, alors que les visages se rapprochent de la surface, deviennent la surface. Je tente un pas de côté, mais cela fait tanguer l'embarcation, l'enfonce de plus belle. L'autre moi remet sa capuche, puis croise ses bras, en signe d'attente. Seul son sourire reste visible à la limite du tissu lugubre. Le bateau ralentit, puis s'arrête. Sa coque se fait dévorer par des dizaines de bouches, ayant avalé leurs scellés de tissus, libérées et avides.

Mais l'étrange et douce mélodie résonne, tout en se rapprochant.
Là, dans le ciel, apparaît une créature immense, couleur iroise, qui danse plus qu'elle ne vole, avec une improbable légèreté. Une baleine bleue. Une baleine bleue céleste. Son chant remplit le silence, fait vibrer mon corps qui retrouve un semblant de consistance. Sa présence seule suffit pour que vacille la morbidité de ce monde. Le spectre la regarde. Un hébètement se lit sur ses lèvres. L'animal passe devant nous, pivote dans une trajectoire rieuse, se retourne, puis vient stationner à mon niveau pour me tendre sa nageoire pectorale. Sans réfléchir, je me baisse, jette les chaînes rouillées à la face du fantôme-moi, puis me précipite sur l'appendice recouvert d'une peau à la fois lisse et rugueuse. Ce dernier se précipite, mais trop tard. Le cétacé s'éloigne pour reprendre son ballet divin. Je grimpe sur son dos, m'agrippe au creux de son évent, m'enivre de la hauteur, me saoule au vent d'une liberté retrouvée. Lorsque je tourne la tête en arrière, je vois le bateau se faire engloutir jusqu'à disparaitre totalement. Les visages se distinguent à nouveau de l'eau, s'enfoncent, retournent sous la surface. Nous continuons notre ascension. Le ciel commence à prendre des nuances bleutées. Le corps sous moi tremble dans un vrombissement dont l'intensité va crescendo. Elle chante, encore. Des échos semblent lui répondre de loin. Nous ondulons au gré des vagues éthérées. Les sons se rapprochent, se multiplient, s'entremêlent. Je finis par distinguer ce qui ne sont en fait que d'autres voix, portées par un bourdon grave, quasi souterrain. D'ici, je distingue enfin autre chose qu'un horizon morne. D'autres cétacés virevoltent dans l'air d'une gracile lenteur. Le plus gros d'entre-eux, immense, tel une ville de sang et d'os, flotte à quelques mètres à peine au-dessus des eaux. Alors que nous nous approchons, je l'aperçois, enfin. Incommensurable pieuvre affalée entre ciel et mer. Déchirure exquise des perspectives recouverte de floraisons cadavériques. L'autre rive.

Clivele 19 août 2019 à 18:44   •  

...

Clivele 19 août 2019 à 18:46   •  

La tempête

Le calme. Une bulle de calme. De silence. De sérénité. Tout autour, la tempête gronde. Elle crie, hurle, vocifère, puissant bruit blanc assené sur un rythme prestissimo. Mais je m'en fiche.
Je me tiens face à toi.
J'ignore le tourment du monde extérieur. Il a beau s'agiter, danser, invectiver. Fulminer contre moi. Plus il requiert mon attention, plus sa présence m'indiffère.
Je me tiens debout face à toi.
Les vents s'entrecroisent en rugissant, portant de ci des planches, des gravats, de là des trombes d'eau. Des poissons que rien n'avait prédestiné à voler me jettent un bref regard aussi désespéré qu'ahuri avant de se faire aspirer par l'horizon. Je n'en ai que faire.
Je me tiens debout, immobile, face à toi.
Ce terrible et insatiable siphon d'air se rapproche irrémédiablement. Sûr de sa rage, fier de sa colère. Le cyclone nous observe de son oeil prédateur. Hésitant à nous dévorer d'un simple battement de cils. Ou à prolonger encore, par délice, cet improbable spectacle. Je m'en fous royalement.
Je me tiens debout, immobile, serein, face à toi.
La lumière vacille, prise entre ce fracas formidable et cette incongrue tranquillité. Si je tendais un bras derrière moi, il me serait aussitôt arraché, emporté, dévoré, réduit en charpie. Si je faisais juste un pas en arrière, mon corps tout entier s'envolerait, tiré et écartelé par des chevaux éthérés au courroux aveugle.
Je n'en ai que faire. Le répéter dans mon esprit m'agace, et c'est cet agacement-même qui semble avoir instauré cette zone de sérénité au milieu de la furie des éléments.
Je me tiens debout, immobile, serein, nu, face à toi.
J'ai marché, marché encore, pendant un temps indicible. Ignorant les conseils du Vieux Sage qui disait : "Tu as besoin de l'autre pour vivre. Mais, seul tu vis, seul tu meurs, seul tu souffres et aimes." J'entendais ses paroles tourner en boucle, sans les écouter. Pour moi, ce n'était ni la longueur, ni la couleur d'une barbe qui faisait la qualité du précepte énoncé. Alors j'errais, de bon gré. Je cherchais. Me rapprochait d'une ombre, pour n'y trouver que le froid d'un spectre. Papillonnait vers une lumière qui n'était que l'écho d'une illusion. Pérégrinais sous un ciel invariablement crépusculaire, sans soleil, sans étoile.
Le vent se leva alors que je distinguai ta silhouette au loin. Plus j'avançais, plus il prit en vigueur.
Maintenant je suis là. Debout, immobile, serein, nu, face à toi. La peau transparente, les cicatrices à vif, le coeur en sourire, fleur ouverte à la promesse d'une aube printanière.
Ce Vieux Sage n'était en fait qu'un Fou. Un Irascible Ouragan.
Toi, mon alter ego. Mon autre moi. Ton autre toi. Tellement identique, ô combien différent. Les mêmes larmes séchées sur nos parcours. Les mêmes espérances éclairées au feu vif de nos iris. Je voudrais te toucher, et rester pudiquement à l'écart. Te raconter ma vie, accueillir la tienne, mélanger nos mots sur la palette du silence. Ne pas approcher trop près, ne pas t'embrasser. Car ce n'est pas l'amour qui a croisé nos chemins. Quelque chose de plus profond. Sacré. Divin. J'essaie de sourire, si mes zygomatiques n'ont pas oublié comment faire. J'essaie de tendre mon bras vers toi pour te donner la main.
Mais tu restes impassible. Ne bouges pas. Le visage figé dans le dédain. Son immobilité change, se fait miroir, reprend les errements de mon front, de mes joues, les approximations de mes yeux, mon menton, mon nez. Trait pour trait.
Je blêmis.
J'ai compris.
Tu n'es pas.
Tout autour, la tempête gronde. Hystérique. Impatiente. Telle une pieuvre guettant l'instant juste pour saisir sa proie. Tu te penches en avant, jaillis, me pousse avec force. Je bascule.
La tempête gronde.
Je pourrais peut-être me rattraper, poser un pied pour retrouver l'équilibre, arrêter ma chute.
Mais. À quoi bon ?
Tu n'es pas.
Je tombe en arrière.
La tempête gronde.

Clivele 26 août 2019 à 18:43   •  

...

Clivele 26 août 2019 à 18:47   •  

Fiat Lux, partie 1

Dan pénétra dans la cuisine via la porte-fenêtre de la terrasse. Il se tint immobile un instant, ayant déjà égaré en route l'idée qui l'avait amené jusqu'ici. Son regard se perdit dans les limbes. La naïveté de l'univers tout entier se lisait sur les traits béats de son visage, dessinait la courbe du contour de ses yeux bruns. Il porta son attention sur la porte du frigo. Des lettres magnétiques aux couleurs vives, collectées dans des boîtes de céréales, formaient l'expression « fiat lux » dans un alignement parfait. Ces mots ne provoquèrent aucun déclic sur sa réflexion. Soudain, une tornade blanche de poils et de bave s'engouffra dans la pièce, grondant, tournoyant autour de lui. Elle s'immobilisa enfin à ses pieds, la langue en avant, un air malicieusement quémandeur suspendu aux babines.
« Pupuce ! Mon Pupuce ! »
Il se pencha sur le chien, lui tira gentiment les bajoues et lui gratta la tête, du sommet du crâne à la base du cou. Ce dernier lui répondit d'un bref et joyeux jappement, tout en secouant la queue.
« C'est le bon toutou à son Danounet, ça ! C'est le bon toutou à son Danounet ! »
Puis il se releva, saisit une gamelle pour la remplir d'eau à l'évier du plan de travail, et la déposa fièrement devant lui. L'animal, ignorant totalement l'ustensile en métal, posa sa tête sur ses pattes avant. Il troqua les mouvements de son appendice caudal pour un immobilisme assorti d'une mine déconfite. Dan s'accroupit, pour tenter de mieux lire dans l'esprit de l'animal. Ce dernier laissa échapper de faibles couinements. La scène dura plusieurs dizaines de secondes. L'intelligence de ces deux êtres face à face se heurtait à l'absence de moyen de communication réciproque.
Dan se releva soudainement, aussi vite que l'idée avait mit longtemps pour lui parvenir. Il s'approcha du frigo. Son chien releva la tête, autant par curiosité que par espoir.
« Toi mon coquinou, je sais ce que tu veux ! »
La porte s'ouvrit sur une abondance de victuailles. Légumes frais, produits laitiers en tous genres, douceurs sucrées, mais aussi quelques boîtes de conserves entamées. L'Homme chercha le pâté pour chiens du regard. Il se trouvait à côté d'une autre boîte, leurs deux emballages se ressemblant vaguement sur des nuances de violet. Du foie gras de canard aux truffes et à la gelée de confit d'oignons. Pris par l'élan de son enthousiasme, porté par les jappements du trépignant « Pupuce », Dan prit le foie gras pour le déverser dans l'autre gamelle. Il ne se rendit compte de son erreur qu'au moment où il observa machinalement la boîte vide avant de la jeter au tri sélectif. Il se tourna vers le canidé. Ce dernier ne s'était pas fait prier pour commencer un festin encore plus délicieux qu'à l'accoutumée. Conscient qu'il était trop tard pour faire quoi que ce soit, Dan posa la conserve dans le bac de tri, puis haussa les épaules avant de quitter la pièce.
Une fois dehors, il porta son regard sur Eva. Cette dernière était assise sur la table de la terrasse face à Ralph, devant le jeu d'échecs. Ses longs cheveux châtains tombaient en bataille sur ses épaules jusqu'au milieu du dos et aux courbures de sa gorge. Elle était nue, tout comme lui. Au contraire de Ralph, Mitch, Gabi, et les autres, qui portaient des toges blanches. On lui avait expliqué la raison de cette différence il y a un certain temps déjà. Trop compliquée et sans grand intérêt pour lui. Elle lui adressa un bref sourire, auquel il répondit benoîtement. Il savait qu'elle le gronderait sûrement après avoir remarqué la boîte de foie gras vide dans le bac de tri. Il préféra occulter cette pensée et retourna à son occupation favorite : l'escalade. Un majestueux chêne situé au levant du Jardin avait retenu son attention.

Clivele 26 août 2019 à 18:47   •  

Fiat Lux, partie 2

Pendant ce temps, IL sortit de la salle de bain et Se dirigea vers la cuisine. Les Traits de Son Visage posaient au monde entier les galons d'une géométrie parfaite, sacrée, tandis que les pupilles de Ses Yeux s'ouvraient sur deux galaxies aux reflets de gaz stellaire turquoise. Ses Cheveux et Sa Barbe, arabesques de nuages aux filaments gris tressés d'or, enveloppaient Sa Tête d'un mystère indicible. De Sa Robe au blanc immaculé, émanait une lumière pure, franche, mais également douce et paisible. IL avait créé ce monde-là en une poignée de jours seulement. Ce n'était pas Sa Création la plus parfaite, mais IL S'était amusé à glisser quelques gouttes d'Incertitude dans l'argile primordial. Depuis lors, IL S'y était installé, attendant patiemment de voir comment cela évoluerait. Sa principale occupation était devenu le jardinage. Cependant, pour inventer de nouvelles plantes, dessiner des fleurs originales, ou obtenir de nouveaux légumes, IL ne Se servait plus du Verbe, le Verbe expression de Sa Volonté, la Volonté faite OEuvre. Mais de Ses Mains, d'outils en bois et en fer, de gestes, d'efforts, de transpiration, de temps. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette transposition dans le paradigme espace-temps LUI apportait de la détente, de la sérénité. Ce qu'IL aimait par dessus tout, après une séance au Jardin, était de Se laisser aller à une bonne douche, puis de Se poser dans Son Fauteuil avec des tartines de pain grillé.
IL ouvrit la porte de la cuisine, se trouva nez-à-truffe avec le chien, penaud devant une gamelle vide. Eva l'avait baptisé Pulsar car, tout petit, il aimait tourner très vite sur lui-même ou courir de partout avec énergie. IL lui adressa un regard d'Amour, de Bienveillance, avant de découper une épaisse tranche de pain semi-complet qu'il glissa dans le grille-pain. Puis IL ouvrit la porte du frigo. IL chercha une première fois, une seconde, une troisième, en vain. La boîte de foie gras, SA boîte de foie gras avait disparu. IL dévisagea Pulsar, qui LUI rendit un couinement interrogatif. De l'haleine habituellement chargée du canidé, se dégageait en plus une légère, discrète note de truffe. IL comprit. A cet instant précis, le grille-pain recracha une tranche presque carbonisée. IL soupira, tendit la Main vers l'appareil pour distordre le temps et revenir à une cuisson parfaite, avant de Se raviser. Cela ne servirait à rien, car il n'y avait plus de charcuterie à tartiner. Et IL avait de toutes façons fait le Choix d'accepter ce Monde avec son Incertitude ; ce n'était pas pour le changer à chaque événement déplaisant.
IL prit le pain trop grillé pour le lancer à Pulsar, qui l'attrapa au vol avec sa gueule avant de s'enfuir sans demander son reste. Puis IL Se dirigea vers le garage et monta à bord du Pegasus. A cette heure-lumière ci, le périphérique stellaire devait sûrement être surchargé, congestionné par l'Incertitude, mais ce ne serait pas de simples amas de super-novas ou des sursauts gamma qui L'empêcheraient, LUI, de céder à Son Péché Mignon. Le véhicule gronda, toussa au démarrage, pour finalement s'envoler, suivi par une traînée de photons et de neutrinos.

Clivele 26 août 2019 à 18:48   •  

Fiat Lux, partie 3

Gabi rejoint Eva et Ralph sur la terrasse. La partie d'échecs tournait clairement au désavantage de son frère de Lumière. Cette « Femme » avait quelque chose de résolument spécial. Lorsque son tour venait, elle déplaçait une pièce avec un désarmant faux-semblant d'innocence. Puis elle prenait un malin plaisir à dévisager son adversaire. Ses traits fermés, ses lèvres fixes cachaient mal une jubilation intérieure, calculatrice, implacable.
Ralph, de son côté, se voyait perdre le fil de ses pensées, qui s'étiolaient en autant de tiges, de pétales, de pistils d'Incertitude. Son adversaire récupéra une coupole de noisettes dont elle se mit à briser les coquilles sans discrétion aucune, avant de les croquer tout aussi bruyamment. Il resta immobile, ne sachant plus que faire, n'envisageant même pas la possibilité d'abandonner. Gabi observa le plateau avec attention. Il se mit à parler à Ralph en Langage Subtil, pour qu'Eva ne l'entende pas.
« Ta tour ! Garde ta tour ! »
Ce dernier réagit enfin, la mettant hors de portée d'un cavalier menaçant.
D'autres êtres de Lumières, des petits chérubins, surgirent, tournoyant autour d'Eva.
« Noble Femme ! Noble Femme !
_ Quoi, que ce passe-t-il ? Rétorqua-t-elle sèchement.
_ C'est votre compagnon Dan ! Il est en train d'escalader un chêne !
_ Un énorme chêne, dont la cime tutoie les Cieux !
_ Il est en train d'escalader un chêne, et il est déjà monté très haut !
(tous à l'unisson) Il va sûrement tomber !
_ Et bien tant pis pour lui ! »
Elle fit mine de les chasser de la main, ses doigts passant à travers des corps éthériques.
« La dernière fois qu'il est tombé, il a dû passer plusieurs lunes alité, à dormir du même côté et manger de la soupe. Si cela ne lui a pas servi de leçon, il comprendra peut-être ce coup-ci. »
Puis elle s'empara de la Reine adverse avec son fou blanc, avant de saisir une autre noisette. Ralph poussa un soupir de lassitude, émergea de sa brume mentale, coucha son roi en signe de défaite. Eva se leva alors de tout son haut, s'étira en respirant profondément, puis s'avança vers le Jardin. Son adversaire l'observa, pris d'un trouble inexplicable. Lui qui aimait l'équilibre, l'égalité, l'harmonie par dessus tout, se trouvait toujours désemparé par l'Incertitude. Or, Eva était l'être qui dégageait le plus d'Incertitude de tout ce Monde. Gabi s'approcha de lui.
« Je ressens ton trouble. Je le comprends et le partage. Mais il y a plus urgent. Mitch vient de rentrer de sa mission. »

Clivele 26 août 2019 à 18:48   •  

Fiat Lux, partie 4

Dan observait ses pieds, ses bras, ses paumes couverts d'égratignures, mais également de la sève poisseuse de l'arbre. Ce n'était pas bien grave. Le « truc qui colle » partirait avec une bonne douche. Quant aux blessures, elles finissaient toujours par guérir. Son regard se leva sur la forêt, bordée du Jardin, puis sur les montagnes lointaines, et l'horizon. Cette fois, il n'était pas allé très haut. Le plus souvent, Dan montait autant qu'il pouvait. Ou alors, lorsqu'il se baladait, il marchait aussi loin qu'il pouvait dans la forêt. Il ne s'expliquait pas son envie, cette envie d'aller plus loin, plus haut, au delà de ce qu'il connaissait. Gabi appelait ça « son Incertitude ». Gabi aimait bien employer des mots compliqués.
En commençant à grimper sur l'arbre, Dan ressentait exactement cela. Mais en chemin, il repensa à la boîte de terrine. A Eva, qui allait sûrement le gronder. Et à LUI, qui dans ces moments fait toujours les Gros Yeux qui font peur et la Voix du Tonnerre. Gabi disait après ça que « punir, c'est aimer ». Gabi était capable de dire des choses compliquées même avec des mots simples. Dan pensait à sa punition à venir, et ça lui faisait comme une impression bizarre dans le ventre. Alors il arrêta de vouloir monter à tout prix. Il chercha une branche large, confortable, et surtout bien orientée pour voir le coucher de soleil. Des esprits sylvestres, sortis de trous ou de leurs maisons de feuilles, l'entouraient et l'observaient attentivement, avec leurs corps tous petits, et leurs grosses têtes bien rondes. Le disque solaire se rapprochait peu-à-peu des montagnes au loin. Plus il descendait, plus ces drôles d'esprits se faisaient nombreux. C'était des « êtres éthériques », comme disait Gabi. Ça voulait dire qu'on ne pouvait pas les toucher. Ils ne devaient pas se faire mal s'ils tombaient de l'arbre, eux.
Dan entendit Pupuce japper. Le chien fit le tour du chêne plusieurs fois en couinant, chercha à grimper sans pouvoir planter ses griffes dans l'écorce. Il finit par se poser au pied des racines traçantes. L'obscurité commença à dresser son voile sur l'horizon. Un point lumineux apparut au loin, grandit, approcha de plus en plus. Dan reconnut le Pegasus sur le chemin du retour. Pupuce leva la tête, se mit à hurler, puis détala en direction de la maison.
Le silence revint s'installer autour de Dan. Les ombres s'étendaient jusqu'à la forêt. Il ressentait encore ce truc bizarre au ventre, mais regarder le coucher du soleil lui faisait du bien. Soudain, un esprit de l'arbre tomba à côté de lui. Il tendit le bras par réflexe pour tenter de le rattraper, bascula, chu à son tour.

Puis ce fut le noir, comme quand il dormait.

Puis il se réveilla. Il se mit péniblement debout. Dan avait mal un peu partout, mais il pouvait marcher, en clopinant de la jambe droite. La nuit n'était pas encore totalement là. Une aura rougeâtre persistait encore à éclairer le coin du ciel où le soleil avait disparu. Après quelques pas, il entendit des voix au loin. C'était peut-être Eva ? Quand il partait en balade, très loin, elle le retrouvait toujours. Des fois, il n'avait pas le temps de rentrer avant la nuit noire, alors il dormait là où il se trouvait, dans l'herbe, sur de la mousse ou un tas de feuilles. Et à son réveil, elle était là, juste contre lui. Elle le regardait avec des yeux bizarres, mais bizarres de gentillesse, sans rien dire. Il continua d'avancer. C'était deux voix différentes, aucune ne ressemblait à celle d'Eva. Deux voix qu'il connaissait. Il arriva à l'orée d'une clairière, juste à la limite de Son Jardin. Il reconnu alors ceux qui parlaient. C'était Sam, un être de Lumière comme Gabi, Mitch et Ralph, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, en compagnie de Serpent, le seul animal de la forêt capable de parler.

Clivele 26 août 2019 à 18:48   •  

Fiat Lux, partie 5

Ralph et Gabi trouvèrent Mitch dans la cuisine, affalé sur une chaise devant un verre d'eau.
Gabi s'assit face à lui.
« Comment vas-tu ?
_ Ça va... »
Ralph se posa à son tour, les yeux rivés sur le verre.
« Tu es sûr ? Nous n'avons aucunement besoin de nourriture terrestre. Seule Sa Lumière nous suffit.
_ Je ne vais pas vous mentir. Ça n'a pas été facile. Mais c'est mon devoir d'exaucer Sa Volonté. Notre devoir. - Mitch tendit le bras, prit une gorgée d'eau- Je ne sais pas ce qu'il va advenir maintenant, mais cela ne nous appartient pas. »
Gabi se parla à lui-même.
« L'incertitude... »
Mitch prit un coffret rectangulaire posé contre sa chaise, et le mit sur la table devant Ralph. Ce dernier l'ouvrit. A l'intérieur se trouvait une épée dont le fil était constitué de flammes rouges et de jets d'énergie dansant en rythme. Un oeil grand ouvert sculpté au centre d'une croix noire en ornait la garde. Du velours capitonné d'ombres et d'anti-matière recouvrait l'intérieur du coffret. Mitch s'adressa à lui.
« Je te laisse la ranger. J'espère ne plus jamais avoir à m'en servir. »
A ce moment, le Pegasus se posa près de la terrasse sous les jappements de Pulsar.

Clivele 26 août 2019 à 18:48   •  

Fiat Lux, partie 6

Sam portait une tenue insolite. Une drôle de veste noire arborant des symboles inconnus, un pantalon et des chaussures tout aussi sombres. Dan n'avait jamais vu de chaussures. L'être lumineux se tenait sur un engin plus bizarre encore, une espèce de machine en métal, avec deux roues placées l'une devant l'autre. Mais le plus étrange, et dérangeant, était ce que Sam lui racontait. Dan réagit violemment.
« Je ne te crois pas ! Je ne te crois pas ! Tu ne dis que des bêtises ! Je sais que tu as fait quelque chose de grave, que c'est pour ça que tu es parti ! Quelque chose de plus grave que de tomber des arbres !
_ Tu ne me crois pas ? »
La réponse de Sam était calme, contenue. Il descendit de son char à deux roues. Se tourna. Ouvrit sa veste noire. La fit basculer sur ses avant-bras, découvrant un dos nu, au milieu duquel se trouvaient deux profondes cicatrices rouges parallèles. Puis il se rhabilla.
« Tu sais très bien ce que Gabi, Mitch et Ralph ont à cet endroit. »
Dan secoua la tête, incrédule.
« Tu les as déjà vus étendre leurs ailes, leurs jolies ailes éthérées de lumière, pour voler. »
L'Humain se mit à genoux, se prit la tête des deux mains.
« Tu sais que je pouvais faire la même chose. Maintenant, je ne peux plus. Et je te dis que c'est Mitch qui est venu me couper mes ailes. »
Serpent profita de la conversation pour se rapprocher subrepticement.
« Et Mitch a fait cela car IL lui en a donné l'Ordre.
_ C'est pas possible ! IL est Bon, IL est Amour ! Il prend toujours soin de nous ! Et toi, qu'est ce que tu as fait pour être puni comme ça, loin de la maison ?
Serpent grimpa sur Dan, l'enlaça avec ses pattes couvertes d'écailles, murmura à son oreille gauche.
« SS'est le fruit ! Le ssplendide, le délissieux fruit ! »
Sam renchérit, un sourire au coin des lèvres.
« J'ai voulu vous parler du fruit, à Eva et à toi, mais ça ne LUI a pas plu. Tu comprends, il veut le garder pour LUI.
_ Le ssublime, l'exssquis, le ssenssassionnel fruit !
_ Je ne comprends rien, rien du tout, s'énerva Dan, de quel fruit parlez-vous ?!
Sam éprouva de l'agacement, mais ne laissa rien paraître. Il se rapprocha de l'Arbre situé à l'extrémité du Jardin. L'Arbre Interdit. Dan se releva, les larmes aux yeux, Serpent fermement arrimé à son corps. L'obscurité ambiante s'épaississait. Cela accentuait la lumière qui émanait de ses fruits dorés, joufflus, dodus, semblant mûrs à point. L'homme protesta.
« Mais ce fruit ne se mange pas ! Il sert juste à faire joli ! Si on en mange, on s'endort et rien ne peut nous réveiller ! Il ne faut surtout pas le toucher ! C'est LUI qui nous l'a dit !
_ Ah bon ? »
Sam tendit la main, cueillit un fruit qu'il porta à sa bouche, le mordit à pleines dents. Puis il s'approcha de Dan, posa un autre fruit, entier, à ses pieds.
« Hum ! C'est délicieux ! C'est le meilleur de tout le verger. »
_ Sson goût est irréssisstible ! En pluss, il guérit de toutes les blesssures tout de ssuite !
_ IL voulait le garder rien que pour LUI.
_ Ssède à ssa ssaveur ssubtile ! »
Sam dévora le reste de son fruit. Puis il fit à Serpent un clin d'oeil complice, avant de monter sur son engin et quitter la clairière. Ce dernier affermit son emprise.
« Tu te ssentiras bien ! Ssuper bien ! Hum, ssent ssette odeur ssuave, ssa ssent trop bon !
Dan observa la forme lumineuse, couleur or, à ses pieds. Il avait faim. Il n'avait rien mangé depuis midi. Il avait mal. Sa jambe, son bras, son dos le lançaient. Il repensa aux longues journées passées au lit sans pouvoir marcher. Il imagina au nombre de jours qu'il lui faudrait pour remarcher normalement et ne plus ressentir de douleur. Il se pencha.
« Ssède à la tentassion !
_ Dan, non, ne fais pas ça !
Ce cri venait d'Eva. Elle arrivait juste depuis le Jardin. Comprenant ce qui se tramait au premier coup d'oeil, elle se précipita.
« Dan !
_Ssède ! Ssuper bon ! »
Il ne la vit pas. Ne l'entendit pas. Obnubilé qu'il était par l'étrange lueur, enivré par l'odeur à la fois complexe et douce, aveuglé par la faim étreignant son ventre. Déchiré par la douleur de ses membres. Il ramassa le fruit, le porta à sa bouche.
« Non Dan ! Je t'en prie ! »
Elle se jeta sur lui. Serpent s'esquiva juste avant qu'ils ne soient en contact. Lorsqu'ils se relevèrent, Dan avait du jus doré aux commissures des lèvres. Il se mit à genoux, pleurant toutes les larmes de son corps.

« QUE SE PASSE-T-IL ICI ? »

Ses Mots sortaient de Sa Bouche, mais Ils semblaient tonner de toute part, comme si le plus formidable orage dévalait du plus haut des montagnes, résonnant et recouvrant de tonnerre la vallée, la forêt, le Jardin, et tout le Monde connu.
Ses Yeux se firent Fureur. Ses Cheveux se dressèrent sur Sa Tête. Son ombre, mélange d'obscurité et de lumière, grandit, recouvrit la clairière entière dans ses moindres recoins. Derrière lui se tenaient Gabi, Ralph et Mitch, ce dernier gardant Serpent prisonnier dans ses mains.
Eva réfléchit, aussi vite qu'elle put, tout en soutenant Son Regard. Puis elle se baissa. Ramassa le fruit en partie déchiqueté. Se présenta devant LUI.
« Tout est de ma faute, pardonnez-moi. »
IL ne la lâcha pas du regard. Son Courroux explosa.
« TU LUI AS FAIT MANGER CE FRUIT ? CELUI-LA MÊME QUE JE VOUS AI INTERDIT DE TOUCHER ?
_ Je l'ai mordu en premier. Puis je lui l'ai fait goûter. Il n'avait rien demandé. »
Et comme pour mieux affirmer ses dires, elle le porta à sa bouche, le déchira avec ses propres dents.

Clivele 28 août 2019 à 07:54   •  

...

Clivele 28 août 2019 à 07:54   •  

Et je me suis égaré, sur ce chemin que j'aimais tant. Quelque part, au delà du Pont des 1000 Soupirs. Après ce petit bourg. Remonte la rue Surcouf. Sans savoir où je vais, sans savoir pourquoi je le fais. Sans douter un seul instant non plus. Je pensais tourner à droite, mais c'est sur ma gauche, route de Kernévez Izella que mes pas m'emportent. Puis Sainte Christine, jusqu'à la chapelle du même nom. Havre de paix dans ce monde de fou. Je marque une pause. Laisse mon esprit remonter le fil des ans, puis des siècles, sur ces pierres aussi majestueuses que modestes, le long de ce silence à la fois absolu et relatif. Divin. Abandonne ma conscience à une humilité totale. Petit grain de lumière, mâtiné d'ombres, dans cet univers, si grand. Puis, je reprends. Trapic Kervasdoué. Roz ar Vil. Penn ar Hoat, enfin. Il faut parfois savoir se perdre, complètement, pour mieux se retrouver.
J'arrive au Caro, bras de terre dans un coin de cette presqu'île, face à la rade. Étendue d'eau à la profondeur iroise, une couleur qui n'existe que par ici. Je respire l'air légèrement salé. M'abandonne au clapotis des vagues. L'humiditié ambiante m'enveloppe avec une douceur propre à ce lieu, à cet instant. J'avais des questions, des questions lourdes, épaisses, ankylosantes, insolubles, mais déjà, les voilà qui s'envolent. Prises dans le ballet des mouettes, portées par la marée, gonflées par le vent.


48°20'30.6"N 4°26'20.3"W
48.341844, -4.438969

slyxxle 29 août 2019 à 10:14   •  

ton lieu de vie ou ton lieu de vacances ?

Clivele 29 août 2019 à 13:50   •  

J'ai vécu là bas un été... un peu de mélancolie pour cet endroit... Sinon chouette, quelqu'un me lit !

Siryackle 29 août 2019 à 23:42   •  

Je ne pense pas que Juste @slyxx te lise...
Seulement, Juste elle, ait intervenu.
Beaucoup de lecteurs, peu d'intervenants... @Clive 😉

Clivele 15 octobre 2019 à 22:13   •  

Sous un soleil d'automne...

Je suis fatigué. Si fatigué. Et usé. Alors que les jours s'estompent, que l'inclinaison de la Terre face au Soleil vacille. Je sens la vie engourdie, en proie à son prochain sommeil, à mi-chemin entre solstice et équinoxe. Je me veux, je me vois, marchant d'un pas lourd, à l'orée d'une montagne recouverte de forêt. Je me sais, je me sens, m'allonger sur l'herbe, recouverte d'un tapis de feuilles brunies, le dos contre la terre, les yeux fixés sur les chevelures rougeoyantes des arbres, au pied d'un chêne ancestral. Le ciel du jour déclinant ajoute à ses couleurs des pastels d'orange, de rose, de violet, de blanc cirrus. Et je souffle, me vide, peu à peu, à chaque soulèvement du diaphragme. De toute cette lourdeur. D'un ego encroûté, blessé jusqu'à la chair. De ces miroirs saignants, de ces rencontres manquées, de toutes ces incompréhensions, faites guerres vaines aux oriflammes gonflés de vents. Jusqu'à prendre conscience que respirer n'est en fait qu'une blague. Mes animaux-totems sont là, tous près. Le renard au pelage d'or, celui des colères inutiles, des perfidies cachées, me tourne le dos, comme à son habitude. La chouette effraie, dans sa robe bariolée, les yeux fermés en attendant la nuit. Les escargots blancs, déjà regroupés sur mon corps, me lèchent la peau de leur pied baveux, râpeux, sans discontinuer. La baleine volante lâche un son mélodieux, grave, résonnant, sensible vacarme raisonnable qui rejoint vite les cieux.

Sous moi, la terre se fait mère bienveillante. Bientôt, nos corps se tissent et s'emmêlent. Bientôt, les insectes m'embrassent, les arthropodes me caressent, les vers m'enlacent. Ma peau, barrière triste et vaine, se dissout. Mon sang se gonfle de l'humidité verte, descend abreuver la roche sèche. Ma lymphe, soleil liquide, s'offre au sol avide. Ses rayons baveux de tous les côtés se répandent, traversent la couche d'humus, éclairent les profondeurs. Bientôt, apparaît une épaisse brume grise. Dense, fière, mystérieuse. Rassurante. J'en profite pour lui confier mes souvenirs, mes espoirs, ce qu'il reste de mes rêves, à l'abri des inconfidences qu'aspirerait ce vulgaire ciel bleu impudent. Alors que ma chair se fait moite mixture, je perçois cette fraîche odeur de sous-bois que j'aime tant. Celle qui me transporte, au gré des bosquets, au fil des siècles, jusqu'aux secrets les plus durement cachés. Oh Gaïa, puissance bienveillante, oh Toi, ma douce alchimiste ! A ma tête, je sens le vieux chêne veiller sur moi. Sa sagesse m'inonde. Chaque repli de son écorce est une nouvelle leçon. Chaque racine dont je perçois le murmure m'enseigne l'impermanence de ce monde. Chaque recoin de sa frondaison se fait l'abri de mon âme face aux tourments du Monde. Et quelque part, en son sein, la cache oubliée d'un écureuil, emplie de graines et de précieuses récoltes qui s'envoleront dès le printemps retrouvé. Je laisse ma matière onduler, au gré des vibrations, entre les couches, les particules, solide, fluide, humide, gazeux, enragé de douceur. Verticalité d'une éternité qui ne saurait se contenir que dans un instant. Horizon fuyant d'une vérité parfaite, d'une perfection authentique, qui s'avance et me fuit à chaque pas que je fais vers elle. Transcendantalité exquise d'un éveil chantant, impertinent, sérieux et fier comme le rire d'un enfant. Mon corps n'est plus qu'un songe herbeux à la senteur de rosée, une vision floue bercé par le léger balancement d'un pied de fougères. Je distille mes molécules dans l'écosystème, je dissous mes pensées au coeur de ce monde sylvestre, centre décalé à rebours de l'univers de la Triste Hystérie, collective, implacable conquérante. Je ne suis plus rien d'inutile, de superflu, de prétentieux. Paisible, apaisé, mais sitôt déchiré par un rire acariâtre, raccommodé du chant de fillettes, à l'unisson. Elles sont trois, en costume de sorcières, robes noires et cheveux fous, blancs, roux, de jais. Jeunes comme les perles d'un concours de beauté. Ou treize, si je compte bien, vieilles marâtres dénudées. Qui se tiennent la main, en une étrange farandoles, gardiennes des portes qui séparent les deux mondes. Et s'en viennent, danser, chanter, aimer, jurer, cracher, Ouroboros de membres, têtes, comptines et tissus, prenant soin de contourner l'ensemble de tout ce que j'ai été. Elles m'encensent puis m'injurient, baisent le sol pour mieux le piétiner, offrant ce rituel païen à des dieux à jamais oubliés. Puis disparaissent soudain dans le cri qui les a fait apparaître. Comme si elles n'avaient jamais existé. Ou bien, est-ce juste moi qui ai rêvé ? Bientôt les fragments de moi-même se rassemblent en filaments filandreux. Ils bourgeonnent, s'éveillent, percent la terre en opulents opercules, s'installent en osmose au pied du vieil arbre. Blancs de chair pure, recouverts de terre, mauves au coeur, ces champignons chantent d'un silence harmonieux, prêts à accueillir les facétieux esprits chtoniens et solaires qui peuplent ce coin de vert, loin du regard suffisant des humains. Je lève enfin les yeux sur une lune gibbeuse, qui m'ignore de toute sa nudité.

Eiramle 20 octobre 2019 à 17:23   •  

Des os qui claquent, une tempête, des ailes coupées, un égarement...
Vois-tu poindre la Lumière au loin, Clive ?
J'aime tellement les orages.

Clivele 20 octobre 2019 à 20:25   •  

Je les aime aussi ces orages. J'aime la pluie, tant que ce ne sont pas ces grosses gouttes froides qui tombent en rang serré. J'ai marché 45 minutes sous une pluie épaisse, lourde, portée par le sud et l'ouest, trempé jusqu'à l'os, malgré un k-way dérisoire et un pauvre parapluie à moitié tordu par le vent. Une partie de moi jubilait...

voir la vidéo

Clivele 25 octobre 2019 à 19:40   •  

Je suis ouvert aux remarques, aux critiques tant qu'elles sont un minimum constructives... 😂

Clivele 29 juin 2020 à 16:43   •  

Mektoub


« Mehdi, tu as vu ta petite soeur ? »

L'enfant observa sa mère, avec de grands yeux. Il était en train de bâtir un palais en terre glaise, agrémentée de quelques brindilles. De là où il était, on pouvait voir la rue dans son ensemble, ainsi qu'une partie du village. Peu de gens osaient affronter l'épaisse chaleur de ce début d'après-midi. Swad n'était pas parmi ces passants. Devant cette question à la réponse si évidente, il se contenta de hausser les épaules sans dire un mot, avant de retourner à sa construction.

« Misère, quelle bêtise est-elle encore en train de faire ? »

La femme remonta en direction du centre. Elle se répétait en boucle les surnoms dont on affublait son aînée. La gazelle jamais essoufflée. La fille-singe. La tempête du désert. L'enfant-djinn qui retourne tout. Tout le monde la connaissait. Et savait de quelle catastrophe elle était capable. Quelle curieuse farce lui fit le Créateur, en la dotant d'un fils aussi calme, posé et silencieux, et d'une véritable petite peste capable de retourner tout le village. Un vrai garçon manqué.

Pendant ce temps, le vieil Ayoub attendait que son thé finisse de chauffer, en parcourant de ses doigts tordus un vieux recueil de poèmes. C'était un ancien Cadi, qui avait choisi de passer la fin de son existence dans le calme, loin de l'agitation de la ville. Il donnait parfois des cours de calligraphie aux enfants, et conseillait les adultes dans certaines affaires. Ce sage avait ramené avec lui une bonne partie de sa bibliothèque. Sa pièce de vie était remplie de livres amoncelés les uns sur les autres. Soudain, il entendit un vacarme à l'extérieur. Des oiseaux se mirent à piailler vigoureusement juste sous sa fenêtre. Il reposa son livre, puis sortit voir de quoi il retournait.

« Je te jure ! Un livre magique, qui contient tout ton destin !
- C'est des histoires, je ne te crois pas.
- Si, si, je t'assure ! Je te jure, que je l'ai vu, de mes yeux, dans sa bibliothèque !
- Le Mektoub ! Ton destin, tel que Dieu l'a écrit pour toi !
- Arrête, tu te fiches de moi ! »

La mère de Swad se remémorait maintenant ses « exploits ». Grimper sur le toit de la mosquée. Se glisser dans le bâtiment de la garde, au nez et à la barbe de ses surveillants. On l'avait retrouvée en cuisine, un bol d'eau à la main. Elle avait aussi plusieurs fois manqué de provoquer un incendie dans sa maison. Et elle devait coller une rouste une ou deux fois par semaine à des garçons de son âge un peu trop moqueurs. A chaque fois, elle se faisait aussitôt corriger par sa mère, devant les autres, et parfois tout le village. D'une main lourde et ferme. Puis, priver de repas du soir, et de dattes pour un jour, une semaine, un mois complet. Mais, rien n'y faisait. La seule façon de la calmer, c'était de la mettre devant un des enseignements du Professeur, ou même ceux du Vieux Cadi. Ces derniers étaient normalement réservés aux garçons, mais le Sage avait accepté de faire une exception pour elle.

Lorsque le vieil Ayoub contourna le coin du mur, il se trouva face à une cage improvisée, contenant deux pies au cri rauque. Derrière se trouvait un voile, attaché à une corde qui faisait le tour de sa maison. Quelqu'un a dû déposer la cage recouverte, puis tirer sur le voile, afin que les oiseaux commencent leur vacarme. Il se pencha pour libérer les bêtes. Des bruits de pas légers, presque étouffés, se firent entendre dans son dos. Quelqu'un était en train de s'introduire chez lui. Quelqu'un de menu.

La mère de Swad arriva près du lavoir. Des femmes d'une génération plus âgée qu'elle étaient en train de battre le linge avec vigueur. Elle demanda si quelqu'un avait vu sa fille. On lui indiqua qu'elle traînait à l'entrée du village avec Ibrahim, un ami à elle. Ils courraient les oiseaux. Elle se mit à souffler. Rien avec la mosquée ou les gardes, rien à priori qui ne devrait porter à nouveau la hchouma sur la famille entière. Elle eut une pensée distraite pour son mari, parti s'engager dans l'armée du Calife il y a deux ans de cela, dont elle avait des nouvelles de façon éparse.

« Mais je te dis que c'est que des histoires !
- N'empêche, que, si ça existerait... est-ce que tu le lirais, ce livre ?
- Et bien... je ne sais pas. Mais je crois que j'aurais vraiment envie de l'ouvrir. Juste... juste pour voir une page ou deux.
- Bon, t'es avec moi alors ?
- Non. Toi tu t'en fiches, mais je ne veux pas me faire gronder. Mon père me colle des grosses raclées, et après il passe des heures après à m'expliquer ce que j'ai fait de mal.
- Tu ne veux pas m'aider, juste, à capturer les pies ? J'ai des objets qui brillent, toi tu sais faire des pièges. »

Le vieil Ayoub fit demi-tour. Il referma sa porte, puis inspecta sa pièce de vie. Rien ne semblait avoir bougé. Lorsqu'il rentra dans sa chambre, il remarqua que la fenêtre avait été ouverte. Il y avait également un emplacement vide dans sa bibliothèque. Précisément, entre un livre de droit cadi, et un recueil de poésies qu'il avait lui-même écrites. Il savait précisément quel ouvrage on lui avait dérobé. L'ancien Cadi sourit alors de toutes les dents qu'il lui restait.

Ibrahim marcha dans la foulée de sa mère. Il portait une pile de vêtements encore humides, fraîchement lavés. L'eau perlait sur ses avant-bras et sa poitrine, avant de s'évaporer presque aussitôt. Il entendit qu'on l'appelait, d'un chuchotement faussement discret. Dans l'ombre d'une ruelle perpendiculaire, il tourna la tête vers Souad, qui tenait un épais livre à la couverture tachetée de vert. Elle fit des grands gestes de sa main libre, en indiquant le précieux grimoire, un sourire jusqu'aux oreilles. Puis elle disparu dans l'obscurité.

Elle courut jusqu'à la limite du village. S'installa à l'ombre d'une cabane désaffectée. Puis caressa de la pulpe de ses doigts le cuir épais et usé. Un seul mot se lisait sur la tranche, ainsi que la couverture, en lettres dorées : « Mektoub ». Au dos, se trouvaient d'étranges symboles dont le sens lui échappait. Elle savait qu'elle ne passerait pas toute sa vie enfermée dans cet amoncellement de maisons en terre séchée. Elle sentait qu'un autre destin l'attendait. Des excursions, des aventures... Elle en était persuadée. Mais il y avait toujours cette incertitude. Et si jamais ? Si finalement, la seule possibilité, c'était le mariage, les enfants, la cuisine, le linge, ? Un sentiment de peur se mêla à son excitation. Elle respira un grand coup. Puis, ouvrit la couverture cartonnée. En fait, le livre se trouvait être creux. A l'intérieur, tenus par des tissus, se trouvaient une plume, une fiole d'encre, et un autre livre qu'elle parcourut aussitôt. C'était un carnet d'écriture. Vide.

Eiramle 29 juin 2020 à 18:17   •  

T'ai-je dit, par ailleurs, que j'aimais tes écrits ?... Je crois bien... je ne sais plus...
La puissance infinie de la lecture... Tant de vies qui ne se lisent pas parce que nous n'écrivons pas la nôtre...

Clivele 29 juin 2020 à 21:21   •  

Merci Eiram... j'essaie de faire ça quand j'écris, que les gens puissent trouver l'envie d'ouvrir des fenêtres et même des portes...

Clivele 08 septembre 2020 à 07:57   •  

Et je trace, au fil de tes silences
Les pétales de ces fleurs exquises
Enfant-roi-soleil
Nuées de bardes, sauvages et solennelles,
Celles-là même, qui poussent sans vergogne
Dans cette partie de mon jardin secret,
Qui, encore, m'est,
Inaccessible.

Juliette...le 08 septembre 2020 à 19:15   •  

C'est beau @Clive 🙂

(Et, j'ai envie de dire: enchantée! Puisque tu montres enfin ton visage)

Clivele 08 septembre 2020 à 20:12   •  

Merci Juliette, le plaisir est pour moi.

Clivele 06 janvier 2021 à 21:35   •  

Improvisé à l'instant sur le chat. Petite forme, mais on fait avec.

Et je tisserai, au fil de tes silences, le plus beau des sourires
consciencieux, je serai, sur le chas et le lin
en hommage tisserand au plus beau des empires
du début d'un chef d'oeuvre, j'effilerai cette fin

lors je n'aurai, pour modeste repos
qu'à m'agenouiller, le coeur posé contre l'âme
loin des yeux, malhabiles, prétentieux qui se pâment
à la cour des miracles d'un souverain trop gros.

Clivele 30 janvier 2021 à 06:26   •  

J'ai l'impression d'être un petit bouchon,
Qui flotte à la surface de l'eau,
Et le sentir m'apporte à la foi
Paix et mélancolie
Quelque chose de doux et d'amer.
Alors que j'ondule, au gré des vagues,
Bercé par les vents
Porté par les courants,
Petit bouchon ondulant
À la surface de l'Univers.

Preludele 31 janvier 2021 à 14:17   •  

Petit bouchant touchant...

Clivele 03 février 2021 à 19:02   •  

Merci Prélude... 🙂

Clivele 03 février 2021 à 19:02   •  

Je suis une goutte d'eau.
Sous la pluie, dense, et presque douce, en haut de la rue du Garet, pas loin de la rue de l'Arbre Sec,
Je suis, juste, une goutte d'eau.
Et le ciel résonne en moi, comme un joyeux tintamarre, splendide explosion céleste, sous un épais tapis anthracite.
Et je laisse couler, soudainement, toutes ces choses qui stagnaient en moi,
Et la joie, de trouver, au milieu de ce brouhaha, terrible et interminable, un semblant de sens,
De se retrouver, l'espace d'un instant, d'un soubresaut, juste, sur un chemin, inconnu et pourtant bel et bien familier,
Le Bon.
Et la peine, plus sombre encore que le ciel, macérée au tréfonds de cette part obscure dont je ne peux,
Totalement,
Me défaire, étant, substance de moi.
Et la douleur, cette douleur retrouvée, en tutoyant des gencives ce voile étrange que vous appelez,
Réalité.

Et la joie, coule, dévale, comme une source de printemps échappée d'un rocher,
Et la peine, coule, s'enfile, passe un gué de turpitude, pour ne plus remonter,
Et la douleur, coule, danse, s'extasie de sa propre incohérence, avant de s'éclipser.

Et je ne suis plus, que, cette, goutte d'eau.
Qui vibre en harmonie,
Avec ses consoeurs, choyant des cieux dans un rythme serré de ballet chaotique,
Coulant, se regroupant, en farandoles gaies, ci en flaque, là en rigoles, et encore, le long de gouttières.
Avec celles qui trépignent, au profond de sombres nuages, dans l'attente de sauter.
Ou qui sont, déjà, en route, vers un affluent, une rivière, un fleuve, une grande étendue salée.

Et je ne suis, plus, que, une goutte d'eau.
Synchronisée sur la mémoire, lente, silencieuse, souriante,
D'un cycle qui anime la terre depuis l'aube des jours,
Portant avec lui, ce miracle qu'on appelle, prétentieusement, la vie.
De ces heures, mouvementées, entre chaleur et poids de l'air.
De ces jours, à arpenter, des profondeurs rocheuses jusqu'à la stratosphère,
De ces mois, ces années, ces siècles, ces millénaires, à danser, jouer, explorer, s'infiltrer, glisser, tomber, remonter,
S'évaporer.
Et je suis toutes ces gouttes d'eau,
De celles qui mouillent mes pieds,
Se serrent les coudes fièrement dans le glacier de Vatnajökull,
Ou rient et s'envolent de l'Old Faithfull,

Et l'eau en moi se met à suivre,
L'invisible baguette de ce chef d'orchestre ancestral,
Du canal lacrymal,
A des joues bosselées.
Et avec, se dissout, toute fierté,
Et ce tapis de conventions, de règles, de morales,
Qui interdisent aux Y de pleurer.
Je m'en fiche, complètement,
De ce que pensent les ersatz d'ombres bipèdes,
Qui hantent le trottoir à intervalles réguliers,
Je m'en fiche de savoir,
Si c'est de douleur, de peine, et de joie,
Que je dévale, sur moi-même, en flot exacerbé,
Je m'en contrefiche, car,

je suis une goutte d'eau.

Hatsale 11 février 2021 à 08:48   •  

J'aime beaucoup ce texte @Clive,
J'étais sur ce thème il y a peu, j'en ai quelques petites traces et ici, je mettrai en écho un petit quatrain...

Parmi toutes les beautés de ce monde

<div>Je ne suis qu'une gorgée de vie</div>
<div>Et lorsque la pluie de ses perles m'inonde</div>
<div>Je me souviens que simple goutte suis.</div>

Clivele 11 février 2021 à 12:52   •  

Merci beaucoup @Hatsa, pour ta lecture et ton partage.
Très joli quatrain. 🙂

Hatsale 11 février 2021 à 14:43   •  

J'ai grand plaisir à lire tes textes, leurs images et leurs jeux.
Alors merci à toi.
"le sentir m'apporte à la foi" j'ai beaucoup aimé cette subtile image aussi et le texte lui-même d'ailleurs.

Clivele 11 février 2021 à 17:56   •  

Merci à toi. Un texte seul, ne sert à rien. C'est le partage qui le fait exister. 😀

Hatsale 11 février 2021 à 19:23   •  

Tout à fait d'accord, Ecriture est une belle allégorie de la vie. Exister c'est échanger, respirer aussi, le partage est inspirant et respirant ! 😀

Clivele 19 février 2021 à 20:47   •  

Je suis un grain de sable.
Seul au milieu de la dune,
Isolé, malgré tous ces congénères entassés, sur et sous
Moi.
Simple éclat minéral.
Plus on m'entoure, et plus je ressens le vide
Du désert.
Ces plaines immenses,
Ces chaleurs intenses,
Ces froids glaçants.

Je suis ce grain de sable,
Desséché au feu du soleil,
Disséqué par la morsure,
De ses rayons,
Cuit au coeur,
Chair aride,
Feu acide,
Dans le creuset sacré oublié.

Je suis ce grain de sable,
Laissé par Demeter,
La nature en travers,
Décharné par la bise,
Racorni des bourrasques,
Scalpel volatil,
Dépeceur fantasque,
Croyances ou préjugés.

Et je reste immobile,
Au gré des vents qui me portent.
Je suis le premier grain, celui qui annonce
La tempête.
L'être silencieux, en qui résonnent, par avance,
Ces souffles qui grondent.
Et je ne bouge pas,
Porté par l'eau, celle creusant l'argile,
Eclatant les roches, par le flot ou le gel.
Poussière stérile, je porte
Le limon des récoltes de demain,
Celles qui éclosent à la saison de Shâ.

Je suis ce grain de sable,
A la foi stérile,
Instant évaporé des siècles, des ères, millénaires,
Somme concrète des saisons, Souvenirs lancinants,
Incongruité ancestrale, témoin du chant du monde,
Et dessus moi attendent, les promesses,
Celles des lendemains endimanchés,
Que l'enfant attend, dans sa chambre, trépignant.
Et dessous moi, s'écoulent les souvenirs
Doux amers, échos d'hier, à jamais enterrés.
Le joug de Saturne, sabier à la main,
L'appétit insatiablement las.

Je suis ce grain de sable,
Dans la machine rôdée,
Mécanisme mystique,
Roue aux huits rayons,
Qui la fera bloquer,
Dérailler,
S'enrayer.
Pour que tu puisses réaliser,
A côté de quoi
Tu es en train de passer.
Tu pesteras sur moi,
Cent fois me maudira,
Et m'aura, aussi vite, oublié.
Car je ne suis,
Qu'un grain de sable.

Clivele 03 mars 2021 à 19:47   •  

Ceci n'est pas un texte
Dérouler.
Tu déroules.
Le fil de mes pensées.
Toutes ses années, tous ces souvenirs de demain, qui remonte à loin. Par où commencer ? Y a-t-il un début ? Rien ne ressemble à cela dans mon placard mémoriel.
Qui suis-je ? Je pourrai te répondre, peut-être, dans longtemps, en portant les mots sur mon dernier souffle. Parce que la réponse n'est pas un constat. Juste un chemin. Tout un chemin. Un long chemin. Lacté.
Tu insistes ? Persistes ? Persifle ? L'ego, curieux voilier.
Si tu viens d'un village, j'en suis l'idiot. D'une ville ? Ce passant incolore que tu auras oublié avant même de l'avoir croisé. D'ailleurs, encore ? Voyageur sidéral, je suis juste un souffle de neutrinos que tu ne sentiras même pas t'effleurer.
Et ces zhistoires ? Zzèbre ? Zhp ? Zhp(i)(e)(Thqi) ? Tu y crois vraiment ? Il te faut une excuse, pour qu'on soit, toi, comme moi, à notre façon, différents ?
Vibration. Tout n'est que vibration. De l'ordre au chaos. Du chaos à l'ordre. L'univers, n'est que cette infinie et douce respiration. Et moi, en astre éteint, pérégrin, je ne cherche que ça. Qu'est-ce qui me fera vibrer ? Je tiens mon bâton en main, et je touche. Et je regarde, si ça vibre. Parfois un mot. Un geste. Un son. Un écho. Un souvenir. Une sensation. Parfois, c'est juste ton sourire. Mais, je te préviens. Il ne vaudra, jamais, le Sien. Rien ne peut le concurrencer. Si Elle est l'enfer, je plongerai jusqu'à Elle comme un écolier impertinent dans une flaque d'eau. Sans hésiter. Donc, vibrer. peut de choses le font. Peu me donnent des couleurs vraies, des saveurs authentiques, des vibrations délicieusement dissonantes. Serais-je, alors, juste un musicien raté ? Ou, en plus de me tromper de jour, de lieu, aurais-je carrément coché le mauvais univers ? Serait-ce, donc, la raison de ma présence ici ?

Clivele 03 mars 2021 à 19:47   •  

Le mat ou le fol ?
Je suis le mat. Cet amas improbable de cellules, liées entre elles par l'interaction forte. Mu par ce programme informatique, algorithme périmé, qu'on appelle ego. Coincé dans cette dimension tristement matérielle. Je n'aspire à rien, et surtout pas à remonter. Je suis le mat, celui qui a perdu, été échec. Tu m'as fait comme ça, toi, vain, vide de sens. Creux. A ton image. Ça te semble aller de soi, à toi, ce curieux monde, cette hystérie collective ? Le monstre protéiforme, nourri de rentabilité à court terme et de réduction des coûts, réduisant l'humain à une variable d'ajustement, t'aura aussi dévoré. Il aura pris ta raison, déchiqueté ton discernement, jusqu'à ce que tu trouves ce système logique, naturel, allant de soi, impossible à remettre en question. Mais, vois-tu quelque chose qui brille ? Et qui ne serait pas fait d'or ? Inutile donc ? Inutile d'aller plus bas.

Clivele 03 mars 2021 à 19:48   •  

L'affole y douce
Je suis le fou. Rien de ce que tu dis, ne peut me toucher. Tes erreurs sont les délicieux diamants de ce monde désabusé. Je connais le chemin, je connais la voie. Car, je vois au delà des murs. Des miroirs. Des cadres. Est-ce juste, une folie de plus ? Ou cette précieuse Tradition, antique, préservée, camouflée, dissimulée, transmise uniquement à l'Initié ? Le feu de Prométhée ? La lumière de Lucifer ? L'étoile du matin ? Ishtar ? Inanna ? Rien d'important ne peut s'acquérir sans transgression. Il faut croquer dans le fruit pour savoir. Mais tu n'ignores pas, qu'il y a un avant, et un après. Et qu'on ne peut jamais revenir, totalement, en arrière. Suivras-tu le lapin, dans son terrier ? La lys, l'Alice, à la lie, ce lapin en bandoulière, d'un mystérieux calice.
Je suis le fou, je ne porte pas de numéro. Car je peux voler, de carte en carte, d'une lame à l'autre, dans cet ordre incompréhensible qui ne fera sens que pour moi. Le chemin secret, lumineux, tracé sous ton nez, trop évident, trop visible pour être discerné, pour pouvoir. Remonter.
Tu rigoles devant un fou. Sa folie, n'est qu'une maladie. Une incongruité. Un éclat d'étoiles, parti de travers. Qu'en dirait Nietzsche ? Alors tu l'observes, tu le juges, tu l'enfermes, sous des barreaux, sous une camisole, sous des substances, des médicaments, pour qu'il redevienne un corps sans éclat. Un mat. Surtout, ne te perds pas à le suivre, dans ses pensées. Reste dans ton monde, cloisonné, enfermé, persuadé de ta fantoche liberté. Tu viens de tirer sur ta poche, et d'en faire tomber la seule clef qui pourrait d'ici t'extirper.

Clivele 03 mars 2021 à 19:49   •  

L'As des As
Heureusement, tu as cet atout en toi. Cette science, carrée, logique, rassurante. Parfaitement démontrable. Parfaitement démontable, aussi, parce que ça fait partie du jeu scientifique. Mais tu t'en fiches. Tu as besoin de certitudes. Que faire d'un monde où tout change, tout fluctue, rien ne persiste, toi seul signes ? Oui, le sol sous tes pieds est solide. Il ne s'ouvrira pas, pour t'engloutir. Sauf si tu attends assez longtemps. Trop pour une vie humaine, mais ça serait, entre nous, dommage, vu le nombre de choses inutiles à faire. Tu as cette science, en laquelle tu crois. Oubliant vite, que c'est une croyance pour toi. Que tu peux croire, comme réfléchir, et tout comme aimer encore. Mais tu ne peux pas faire deux de ces choses à la fois, alors, il te faut, choisir. Triste tuyau de filtrage d'énergie, à circulation en sens unique, et le nombre de canaux est limité. Alors prends, les glorieux lauriers fais couronne, monte à Reims, ou à l'endroit qu'il te plait, et danse. Sans complexe aucun, car, là où tu es, personne ne te regarde. Tu peux te lâcher.

Clivele 03 mars 2021 à 19:49   •  

Comme dans un rêve
Je rêve, ou tu es encore là ? Sublime cauchemar, duquel on ne veut point se réveiller. Ta vie, d'ailleurs, n'est-elle pas qu'un rêve ? Comment peux-tu différencier, un rêve, de la réalité ? Ce sont les mêmes signaux qui arrivent à ton cerveau. Ce sont les mêmes informations. Les mêmes sensations. Ton corps réagit pareil. Tu sens. Tu vois. Tu ressens. Tu te fatigues. Tu transpires. Tu respires. Alors, qui a raison ? Et qu'en diraient les Senoï ? Et ceux qui les ont étudié, hier, puis aujourd'hui ? Et si, tu étais toi-même, le rêve d'une curieuse et inconnue entité ? Ou une part du rêve, seulement, avec les membres de ta famille, tes amis, tes relations, ton Amour, tes Amours, et tes emmerdes évidemment (rien, rien n'est gratuit. nulle part). Au fond, est-ce que tout cela a un sens ? Et le sens, de ce sens, méta-sens, es-sence, et science ? Écoute les grincheux qui disent qu'il n'y a rien. Tu nées, tu vis, tu meurs. Point. Et les illuminés, toujours de service ? Oui, le sens est là, avant toi. Tu te réveilles, d'une vie précédente. Tu accomplis ta mission. Tu réussis, bravo, tu as accès au stade supérieur. Tu échoues ? Tu renais alors, sans rancune. Sauf celle que tu trainais avec toi. Et les agissants, alors ? Le sens n'est pas forcément là. C'est à toi de le trouver. De l'inventer. De le vivre. Ce qui compte, c'est ce fameux présent. De tout de suite, maintenant. Centré. En pleine conscience. Habité. Éveillé. Touche du doigt le présent, et tu ressentiras l'éternité. Alors, qui a raison, qui a tort ? Qui tue ?

Clivele 03 mars 2021 à 19:50   •  

Dis. Fais. Rend.
Toujours vivant ? Je crois que ce qui suit est peut-être la seule leçon a retenir, de tout ce charabia. A moins !spoiler! qu'il n'y ait quelque chose après le générique de fin.
Si tu as essayé de me suivre, sur ce sentier, l'arcane sans nom entre les mains, sans trop vraiment savoir dans quel sens la tenir, tu arrives jusqu'ici avec une question. Alors ? Que faire ? Y-a-t-il-un-sens-? Qui suis-je ? Toutes ces questions, sont, en fait, une seule et unique. La même. La seule qui vaille. A ton avis, pourquoi les anciens gravaient ????? ??????? sur le fronton du temple de Delphes ? Et surtout pourquoi, les moutons, au lieu de chercher par eux-mêmes la réponse, entraient-ils dans le temple pour qu'on leur en donne une, toute cuite, sur un panier ?
Tu as une chance. Cette chance. D'être, différent. Oui, différents, nous le sommes tous. Lâche ton ego, car nous sommes mortels. Enfin, pour qui croit à la mort. Mortels, donc, aucun de nous n'est irremplaçable. Mais uniques, ça nous le sommes. Mais ce n'est pas notre différence, qui nous rend unique. Non. Ce qui compte, c'est, comment nous allons la vivre, cette différence. La reconnaître. L'accepter. L'aimer. Puis, lui rendre hommage. Aucun feu ne brille sans comburant. Alors, sois ta propre étoile.
Certains aiment marcher au centre du troupeau. Au milieu du plus grand nombre. Et, ne rien faire pour s'en détacher. Au milieu, au centre, ils ont chaud quand il fait froid. Ils sont à l'abri des prédateurs. Bon, si le troupeau entier fonce au delà d'une falaise, ils suivront. Mais sinon, ils sont en sécurité. Le chemin est toujours le même, régulier, maîtrisé, assuré. Chiant. Mais en sécurité. Tu ressembles à ton voisin, tu as les mêmes fringues, le même pavillon du lotissement, le même quatre-quatre. Ça te bouffe une énergie de ouf, de ne pas être toi-même. Mais tu es, en sécurité.
D'autres marchent à la marge. Là où rien n'est assuré. Près de bois trop sombres pour être sûrs. Sur les chemins de traverse. Parfois isolés. Parfois, ils sortiront du troupeau, et se retrouveront seuls. Mais, peut-être, passeront-ils devant une flaque d'eau, un miroir, trop éloigné pour être visible depuis le centre du troupeau. Ils y découvriront leur propre reflet. Et ils constateront, alors, qu'ils ne sont pas des moutons. Mais, qu'ils sont des... j'en ai déjà trop dit.
Oui, je te laisse au plein milieu du chemin. C'est à toi de faire la suite. Je t'ai prêté une carte, et une boussole. Le reste, t'appartient. Mais on devrait, se recroiser.
Je sens un peu de déception en toi. Alors je te laisse un peu de musique, pour ne pas partir sur une fausse note.

Clivele 03 mars 2021 à 19:50   •  

.
Parler d'un amour vrai, véritable, inconditionnel, authentique, c'est se tromper déjà.
Car, comment l'Amour pourrait-il être autrement ?
Il ne se soucie du temps qui passe.
Il se rit des modes et des époques
Il n'a que faire de la couleur des yeux, des tons des cheveux ou du grain des peaux.
Le visage insatiable et froid de l'Ego l'indiffère.
Il ignore tout aussi superbement les atours, les richesses, les coutumes, les lois.
Lorsque le Soleil abreuve de sa lumière la surface de la terre,
Lui viendrait-il de montrer du doigt quelqu'un,
En lui disant : "toi, je ne t'éclaire pas." ?

L'évangile du Martin-Pécheur

Clivele 19 mars 2021 à 18:45   •  

Je m'assois dans le bus. Dehors, la nuit dévore le ciel, étouffe les alentours. J'observe un-à-un les visages des autres passagers. Tous des inconnus, sauf cette mère et son fils, déjà croisés à plusieurs reprises sur cette ligne. Aujourd'hui encore, elle le regarde, lui parle, lui sourit, joue avec lui, dans une douce complicité. Au contraire de la plupart des mères, qui restent le nez sur leur portable ou regardent benoîtement à l'extérieur. Elle lui montre un livre, lui raconte l'histoire, explique chaque image. Ce dernier se dandine dans sa poussette. Il tire le col de veste de sa créatrice, caresse ses cheveux. Elle lui répond d'un baiser tendre sur le front. L'enfant n'est que joie, bonheur. Un bonheur que je ressens aussitôt. Je me laisse volontiers porter par ce courant chaud. Paisible. Si paisible. Je me sens aimé. Protégé. Conforté. Apaisé. Léger. Je me sens bien.

« Lâche cette émotion. »

Dans le reflet de la fenêtre, au détour des jeux d'ombres, je devine le reflet d'un de mes animaux-totems. Le renard, qui arbore un pelage argenté. L'intelligence, la colère, la ruse en moi. Il tient dans sa gueule un autre animal inerte. Un écureuil volant à la fourrure grisâtre. La joie, la spontanéité. Ses grands yeux demeurent clos.

« Lâche-là. Maintenant. Elle ne t'appartient pas. »

L'agréable impression s'estompe aussitôt. Je retrouve ma propre fatigue, mon vide intérieur. Cela me renvoie ma propre condition en pleine face. Je ne suis qu'une étrangeté bizarre. Une curiosité qui souffre de ce mal curieux. Aucun livre, aucune école n'enseigne comment l'expliquer et encore moins l'apaiser. Sans parler d'en guérir. Soigne-t-on un monstre d'être ce qu'il est ?
Un flot de mélancolie se met à couler en moi. Je l'ignore, comme trop souvent. Jusqu'à remarquer que le livre montré par la mère à son enfant est un épisode du Petit Ourson. Comme ceux de ma propre enfance. L'image de mes parents me revient aussitôt. L'eau triste se déchaîne alors. Jaillit. Monte, jusqu'aux canaux lacrymaux. Tandis que je fais tourner cette chanson en boucle, je dévisage à nouveau les inconnus autour. Pleurer même à larmes contenues dans le bus, je ne l'avais jamais fait. Est-ce que je dois me sentir stupide ? Débile ? Faible ? Honteux ? Pas de réponse du renard qui se débine, comme à chaque fois, devant les questions inutiles. Les autres continuent de m'ignorer royalement. Je suis seul. L'honneur est sauf. Si tant est que cela compte.

Le lourd véhicule s'arrête. Ses portes s'ouvrent sur un trottoir morne. Je descends, pour me retrouver devant une corde tendue à travers le vide. Je distingue mal l'extrémité à laquelle elle est accrochée. A gauche, rien. A droite, rien non plus. La nuit s'est changée en une lumière diurne, presque aveuglante. Un vent cinglant et sûr de lui claque autour de moi. Gifle, hoquète, danse, tourne, virevolte, siffle, hurle. La hauteur vertigineuse m'attire de toute son absence enivrante. Autant qu'elle m'effraie. Mes pieds tremblent. Mon esprit chancelle. Hésite. Se reprend. Hésite à nouveau. Je bascule en arrière, m'allonge sur le dos. Mes mains agrippent la terre, arrachent des mottes d'herbe. Devant moi, l'horizon me semble tout aussi inquiétant que le sol sous la corde. Je lève les yeux au ciel. Le même frisson me parcourt. Comme si la pesanteur allait disparaître, pour laisser l'atmosphère me soulever, m'attirer à elle, jusqu'à me dévorer. Pris de terreur, je plante les doigts aussi profondément que je peux. Je sens des cailloux se glisser sous mes ongles. Un glapissement m'interrompt.

Le renard me contourne, sans un regard. Il arbore à présent une fourrure dorée. Il s'avance, pose une patte sur la corde, puis deux.

« Il en faut, du courage, pour être vraiment soi. »

L'animal continue, sans montrer signe d'hésitation.

« Le savais-tu ? C'est d'ailleurs, le seul courage qui compte vraiment. »

Puis il s'arrête, tourne le museau vers moi, avant de repartir, dédaigneux.

« De toutes façons, ce machin, le courage, ça n'a jamais été ton truc. »
Sa voix et son corps s'évanouissent à mesure qu'il s'éloigne. Je sens les tourbillons d'air se calmer. J'en profite pour me relever. Le vent, précédemment instable, se mue en un bruit blanc lointain. Comme une complainte uniforme. Je me rapproche du bord.

Du fond sonore émergent des souffles, des mots du passé.

« L'intello. Encyclopédie-dictionnaire. »

« Non M. je ne t'interroge pas. Tu es le seul à lever le doigts, et je sais que tu connais la réponse. »

« Tu es chinois ? Comment t'es arrivé ici ? Moi j'aime pas les chinois. »

Je pose le pied droit sur la corde. D'autres mouvements d'air arrivent.

« Espèce de mongol. Range ta carte d'identité ! T'es trop débile. T'es rien qu'un mongol. »

« Franchement, M., tu pourrais faire l'E.N.A. »

Mon pied se love autour des filaments enlacés, qui semblent se tendre et se durcir à mesure que je bascule mon poids.

« T'es Jésus ? Tu connais tout ce que le prêtre dit. Mais il te manque la barbe. »

« Que tu sois avocat ou balayeur mon fils, je t'aimerai pareil. » Mais les yeux disent clairement : je préfère quand même si tu deviens avocat.

« Casse-toi de là. Tu gâches le paysage. »

Je fais glisser mon pied gauche sur la terre. Lorsqu'il déborde et touche la corde, elle bascule en avant. Ainsi que mon corps tout entier. Nous pivotons, comme si le noeud était un rouage. Pour atteindre la falaise, la percuter, mais sans choc. S'entremêler à la terre. Sans douleur. Se dissoudre.

Pourquoi les insultes me semblent-elles normales, logiques, justifiées ? Pourquoi sont-ce les compliments qui font mal ?

Clivele 19 mars 2021 à 18:46   •  

Je me retrouve dans une pièce mal éclairée. Au sol, un pavé de carreaux noirs et blancs. Il y en a 104. Je le sais pertinemment, même si je ne connais pas cet endroit, même si je n'ai pas pris le temps de les compter. Seule une commode en bois sombre, finement ouvragée, meuble les lieux. Elle supporte une coupole contenant une pomme jaune, ainsi qu'un crâne humain sans mandibule Les murs sont des teintures d'ombres, ponctuées ça et là de fenêtres gothiques constituées de vitraux uniforme, en un espèce de doré mat et presque sombre.

Un violon joue un air tzigane, ou yiddish, ou quelque chose du genre. Entrecoupé de soubresauts, comme si le musicien souffrait de Parkinson.

Je m'avance. Chaque pas sur le sol résonne. Les grondements sourds se répondent. Une fois au centre du dallage, je prends la posture. Le dos droit, vertical. La tenue fixe, affirmée, tout en restant souple. Mon bras gauche se tend légèrement, paume tournée vers le ciel. Le droit s'arque-boute au niveau de ce qui serait l'épaule de la partenaire. Les jambes prennent un appui ferme, les pieds parallèles, au niveau des épaules. Lorsque je termine ma position, la musique s'arrête. Personne. Je remarque que le mur sur la droite est entièrement constitué d'un miroir. Seul mon reflet se trouve dans la glace. Je compte sur un rythme ternaire, avance le pied droit, guidé par la pointe, puis le gauche, puis le droit. Enchaîne trois pas latéraux. Trois en arrière. Avant de retrouver ma position initiale.

Encore personne.

Je reprends mon carré, toujours rythmé par le silence. Il faut savoir donner la bonne impulsion, assez d'énergie pour amorcer le mouvement, mais pas trop pour ne pas brusquer sa partenaire. Imposer la marche, guider le couple, tout en étant à l'écoute de l'autre, de son énergie.

Toujours personne.

Je remarque que mon reflet du miroir commence à s'estomper. Qu'à cela ne tienne. Je repars, le dos toujours droit. Le centre horizontal de ma poitrine est notre point de repère, à elle comme à moi. Il faut bien cela pour assurer la verticalité du guide, et l'équilibre des deux partenaires. Je pivote légèrement le buste pour amorcer un virage, puis lui redonne sa rectitude.

Je continue de danser seul.

Mes pas deviennent plus légers. Les bruits de résonance diminuent. S'estompent. Le silence se crève, se renverse, se disperse, pour mieux avaler tout. Je continue d'évoluer en rythme, jusqu'à regagner mon point de départ. J'observe à nouveau le miroir. La pièce est déserte. Il ne renvoie aucun reflet. Pas même le mien.
Soudain, sa surface se perturbe, en cercles concentriques qui s'éloignent d'un centre. Comme la surface de l'eau qu'un caillou viendrait perturber. Puis, un deuxième, un autre encore, plusieurs. Une invisible pluie horizontale vient bientôt le frapper.

Mon absence se retrouve face à un être éthéré. Un spectre sans nom ni visage. Je le devine pourtant sourire. Je l'interroge.

« Qu'est ce qui se passe ? Que fais-je ici ?
_ La première fois que tu fais une erreur, c'est peut-être une étourderie. Si tu te surprends à la commettre une seconde fois, c'est bel et bien une erreur. »

Ses mots claquent tels des grêlons projetés sur une fenêtre.

« La troisième fois, c'est une connerie. S'il te plaît de la renouveler une quatrième fois, cela devient de l'acharnement. Toute tentative ultérieure relève du masochisme. »

Clivele 19 mars 2021 à 18:46   •  

J'arrive devant l'entrée d'un jardin, ceinte de deux bosquets. L'obscurité est cette fois douce, enveloppante. Quelques rares fleurs produisent une légère lumière blanche. Au delà d'une poignée de marches, se trouve un autel en pierre brute, surmonté d'une coupe d'argent. Deux chemins le contournent, qui mènent jusqu'à quatre fontaines latérales. Je prends le récipient, puis emprunte le côté gauche. Une première fontaine me renvoie le son d'un clapotis régulier. L'air autour est frais, humide. De l'eau. Seulement, lorsque je porte la coupe sous le flot, ce dernier s'arrête aussitôt.

Je poursuis vers la seconde. Si le chant du liquide ressemble à la première, les quelques lumières ambiantes me permettent de voir qu'il est plus épais, et de couleur blanche. Une odeur me vient, de blé, d'herbe fraîchement coupée, de fleurs, de prés. Du lait. Mais, alors que ma main s'en approche, ce dernier s'épaissit jusqu'à cailler totalement, tout en prenant une senteur de fromage tourné, avarié.

Je fais demi-tour, pour rejoindre la troisième fontaine. La couleur, un peu transparente bien que plutôt sombre, ainsi que les grappes de raisin qui l'entourent ne laissent aucun doute : elle laisse couler du raisin. Cependant, le liquide se dérobe à moi une nouvelle fois. Lorsque j'en recueille quelques gouttes pour les porter à ma bouche, une odeur âcre de vinaigre me dissuade de les boire.

Je rejoins la dernière fontaine, située plus en retrait. Ce qui en sort est un liquide beaucoup plus pâteux que les autres. Sa viscosité, ses reflets dorés, son odeur de soleil immanent indiquent qu'il s'agit de miel. Une nouvelle fois hélas, lorsque je porte la coupe pour en recueillir, il se refuse à moi, en durcissant subitement.

Je repose le calice sur l'autel, puis m'assois sur les marches. Je repense à tout ce qui m'a emmené ici, jusqu'au bus. L'entrée du jardin, par où je suis venu, sans vraiment voir ni comprendre ce que c'était, ressemble à l'épais coton blanc d'un nuage. Une forme quadrupède s'en extrait pour venir marcher jusqu'à moi. Le renard. Ses poils sont tantôt argentés, tantôt dorés, suivant l'angle des mouvements et la position des fleurs qui entourent le chemin. Il s'avance tranquillement, puis se pose sur ses pattes arrières.

« Il ne manquait plus que toi ici... »

Ce dernier esquisse un sourire carnassier.

« Tu t'attendais à trouver qui en venant ici ? Dieu ? »

Son glapissement ressemble à un rire désagréable.

« Et tu t'attendais à trouver quoi, par ailleurs ? Si je te donne des leçons, ce n'est pas pour que tu les sèmes au vent. Celle-ci, tu la connais par coeur, mais ça ne t'a servi à rien. Il te faut la vivre.
- Je ne comprends pas. »

Il se gratte le museau avec sa patte. Son geste traduit un léger agacement.

« Chercher le bonheur... »

Je me lève, puis marche en direction du nuage.

« Chercher le bonheur, c'est se condamner à ne jamais le trouver. »

L'animal me rejoint, pour marcher à la même vitesse que moi.

« Avec vous les humains, c'est toujours la même rengaine. Je ne sais pas si c'est votre pseudo-intelligence ou votre orgueil qui vous joue ce tour... Mais vous portez tous ce même espoir. D'avoir une vie qui sera plus heureuse, plus tard. Comme dans les contes de fée. De faire la belle rencontre, l'amour parfait. Avoir des enfants. Un super travail, une jolie maison. Que demain sera forcément mieux. Parce que vous pensez que vous le méritez, que la vie vous le donnera, si vous y croyez vraiment. La vérité, c'est que... »

Il marque une pause, alors que nous arrivons au niveau de l'entrée. Puis reprend.

« La vérité c'est que rien n'est parfait. Rien n'est assuré. Rien n'est permanent. Rien ne vous est dû. La vérité c'est que votre passage sur terre n'est pas un conte de fée. Il y a des jours avec, des jours sans, des épreuves, des passages, des errements. La vérité c'est qu'à un moment votre jour se transforme en nuit, une nuit éternelle pour qui avance les yeux fermés. »

Alors que je touche un filament de nuage du doigt, j'entends les fontaines couler à nouveau.

« La vérité c'est que le bonheur ne se cherche pas. Il se trouve, dans le fait d'être là, présent, en conscience. Il jaillit, pour qui sait se laisser surprendre. Il s'échange, dans un instant partagé, parce que c'est la seule chose que l'on peut partager avec l'autre sans perdre une miette de ce qu'on a en soi. La vérité, c'est que le bonheur c'est un éclat de vie, et tout le reste, ce n'est que l'existence. Et vous humains, vous avez tellement peur de vivre que, comme des cochons, vous vous roulez dans la fange de l'existence. »

Et le renard de disparaître dans la masse cotonneuse blanche. Alors que je voudrais le retenir, l'attraper, mon corps se jette à son tour.

Je me retrouve perdu sous une nuit pluvieuse, debout sur un trottoir morne.

Juliette...le 19 mars 2021 à 19:36   •  

Je les trouve vraiment très touchants ces derniers textes @Clive

Clivele 19 mars 2021 à 20:17   •  

Merci Juliette...

Salmale 19 mars 2021 à 20:28   •  

Clive, ces trois textes sont magnifiques ! Et combien ils me parlent....

Clivele 20 mars 2021 à 07:09   •  

Merci Salma...
Je dis cela sans vouloir mettre la pression, j'aimerais avoir l'occasion de te lire à mon tour. Quand il sera temps...

cgh59972le 20 mars 2021 à 07:51   •  

Je rejoins l'avis des filles, ces 3 derniers textes sont plus "intimes", "profonds". Tu as l'art de la description, du ressenti, tu manies très bien les mots si bien que tu nous emmènes à chaque fois dans ton univers...Ces 3 derniers textes me parlent et je te remercie de nous les partager.
Continue sur cette voie ?

cgh59972le 20 mars 2021 à 07:52   •  

Mon "?" était un smiley à la base...

Salmale 20 mars 2021 à 08:01   •  

Merci Clive de croire en moi malgré tous mes empêchements, cela m'aide beaucoup !

Clivele 20 mars 2021 à 08:06   •  

Tes "empêchements" ne m'appartiennent pas. À toi de faire avec (ou plutôt sans :-P ). 😉

Clivele 20 mars 2021 à 17:37   •  

Je marche sur un trottoir de terre rouge concassé. Les arbres décharnés marquent mes pas. Un vent cinglant souffle sur le haut plateau de la presqu'île. La lumière décline. J'enfonce mes mains dans les poches, le casque à musique vissé sur les oreilles. Alors que mon corps frémit, je me penche sur le fin gilet que je porte. Une voix intérieure résonne à l'intérieur de moi.

« Pourquoi tu n'as pris que ce petit gilet ? Tu vas attraper froid ! »

Je continue d'avancer. Le flot de voitures, sur le côté, ressemble à un troupeau poli de phares qui se suivent en lignes parfaites. La voix se double d'octaves supérieures. Ma mère. Ma grand-mère maternelle. Mon arrière-grand-mère maternelle. Et d'autres ancêtres inconnues, encore.

« Tu vas où ? Ne reste pas comme ça. Tu vas attraper froid. »

Je laisse mes pensées vagabonder. Elles s'envolent, du côté de la Saône, plus muette, turbide, plus épaisse que jamais. Remontent le cours du fleuve, jusqu'à Albigny, et plus loin encore. Je ne suis plus qu'une carcasse ambulante. Tout juste remuée par des mots qui s'obstinent.

« Oh beauseigne, le mâtru ! Reste pas dépenaillé comme ça ! Tu vas y attraper froid ! »

Je sens un souffle glacé remonter le long de ma fermeture éclair. Passer derrière mes reins. Parcourir mon dos.
Je sens mon corps se secouer de spasme. Les dents se serrer. Les joues rougeoyer. Les yeux émettre quelques larmes.

« Prends soin de toi, M. Tu vas attraper froid ! »

Je m'arrête. Ces phrases répétées en bouclent me saoulent. Je ne crains pas ce froid-là. Je me fiche de ce froid-là. Le seul qui m'effraie, c'est celui d'une main tendue dans le vide. Celui d'un mot gentil qui ne trouve pas de réponse. Celui d'un coeur ouvert qui n'a personne pour le lire. Celui qui laisse des traces, des égratignures, et parfois des cicatrices. Le seul froid que je crains, c'est l'indifférence.

Je repars aussitôt. J'arrive au bosquet du renard. Mon animal-totem, pour l'intelligence, la ruse, la colère. Je m'assieds, sur le banc, comme d'habitude. Mais il n'est pas là. J'attends. Compte les secondes. Égraine les minutes. Regarde les gens passer dans le square. Calcule le nombre de pierres superposées sur la façade d'un immeuble. Perds le fil, puis recommence au début. Il ne vient toujours pas. L'obscurité grandit, malgré les quelques lampadaires des alentours. Elle s'étend, recouvre le moindre recoin, grossit à partir d'un reflet d'ombre, jusqu'à avaler tout.

Clivele 20 mars 2021 à 17:39   •  

J'arrive au centre d'une grande pièce, pavée de carrés noirs et blanc. Sur le côté, des colonnades, des alcôves recouvertes de masques en plâtre. Chacun exprime une émotion surjouée. La joie, le rire, la colère, la peine, le dégoût, la tristesse.
Je suis pieds nus, pourtant chacun de mes pas claque comme si je portais des semelles. J'arrive au fond de la pièce, qui ressemble à un espèce de tribunal en bois foncé, comme de l'ébène. De chaque côté se trouve un tableau style renaissance. A ma gauche, Narcisse s'admirant dans l'eau. A ma droite, les trois grâces qui dansent. Au centre, sur le promontoire, une chouette effraie. Que je connais. Mon animal-totem pour la sagesse.
Elle se tient droite, les serres plantées dans le bois. Ses yeux demeurent fermés.
En dessous, se trouve, en lettres d'or, la devise grecque « connais-toi, toi-même ».

Je me tiens, immobile et silencieux devant elle. Mais elle ne réagit pas.

Le masque qui rit se met à me parler. Il a un ton de falsetto.

« qui vas-tu être, aujourd'hui ? »

Tandis que sa phrase résonne en écho, aux quatre coins de la pièce, les autres se mettent à rire, dans la même horrible mimique grimaçant.

Je me tourne vers lui.

« Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas. Je suis moi-même, c'est tout.

- Oh, non, ha ha ! Tu es beaucoup trop triste pour ça ! »

L'autre grimaçant a pris le relais, d'une voix incertaine, fluctuante. Et là, les visages d'albâtre de se mettre à pleurer à chaude larme,

« Trop triste ? »

Je lève les yeux sur le rapace. Ce dernier ne bouge pas d'une rémige. De l'eau commence à recouvrir le damier noir et blanc.

« Je ne comprends pas. Je suis juste moi, je suis juste là. Je ne peux rien être de moins, ou de pl...

- Mais tu es trop con ! Trop bête ! Regarde-toi, espèce de gros bêta. 37 ans que tu traînes ta bedaine, par ci, par là, sans savoir où tu vas !! »

C'est le visage en colère qui m'interrompt. Sa voix tonne, elle semble déchirer l'air. Tous les autres se mettent à l'imiter, prenant un regard menaçant, un fond rouge sur les oreilles. Je l'ignore, tenant mon attention sur la chouette. Cette dernière reste impassible. Je tends ma main droite vers elle, sans que cela ne provoque de réaction.

A ce moment, je vois le reflet de Narcisse dans l'eau bouger la tête, puis sortir de la peinture. Un flot d'eau accompagne son mouvement, ainsi que quelques feuilles d'algues. Il se rapproche de moi, éthéré, presque transparent. Dans le tableau de droite, une des trois grâce se tourne, puis descend à son tour. Tandis qu'elle s'approche, l'éphèbe se met à parler. Mais le son ne sort pas de sa bouche. Il vient du masque qui exprime le dégoût. Une voix aigrelette, acide, fausse par moments, aussi horrible qu'il se trouve être beau.

« Alors, alors, qu'avons-nous là ? »

Son doigt se pose sur mon menton, en suit la courbe, glisse sur mon oreille. La beauté passe dans mon dos, pose ses mains sur ma poitrine. Je peux sentir ses seins se coller à mon dos.

« Hum, pas très harmonieux tout cela, et ce nez... »

Il accompagne son geste de sa parole. Elle me caresse, remonte une main sur ma glotte. L'autre continue de me masser le pectoral.

« Quant à ces yeux... c'en est indécent... qui a pu te rater à ce point ? »

Puis il descend sur ma poitrine et mon ventre, prenant soin d'éviter la main devant ma gorge. Il ferme ses paupières, avant de les rouvrir sur un regard méprisant.

« Non, non... ce n'est pas sérieux... mais regarde-toi ! »

Sans prévenir, les deux êtres de peinture plaquent leurs doigts sur mon entrejambe. Ils éclatent de rire, simultanément. Je suis pris d'un réflexe de protection, mais, bizarrement, mon corps ne répond pas. Puis s'écartent, et retournent à leurs tableaux respectifs.

« Es-tu bien une création du maître de l'univers ? Es-tu bien son fils ? Je croyais qu'il jetait ses ratés de cuisson. »

Et tous les masques, de prendre ce profond rictus de dégoût, avant de retrouver leur forme originale.

Une double porte en bois s'ouvre dans mon dos. Je sens un vent glacial envahir ma pièce, mordre mes reins. Je le vois sans me retourner. Un spectre, armé d'une faux. Ses bras sont squelettiques. Le bas de son corps, une traînée de fumée. Un visage absent, sous une capuche noire qui retombe en manteau sur ce qui lui tient lieu de corps.

Je lève les yeux sur la chouette effraie, toujours absente.

Il s'avance. Chaque centimètre en moins qui nous sépare s'accompagne d'une baisse de la température. Je ne bouge pas d'un pas, persistant à observer le volatile. Alors qu'il s'approche, des murmures glaçants viennent de toutes parts. Des paroles dans toutes les langues du monde, et sans doute d'ailleurs. Des complaintes. Je continue de regarder l'oiseau, espérant qu'il bouge, qu'il ouvre un oeil, qu'il fasse quelque chose. Une odeur de pierre froide, humide, monte jusqu'à mes narines. De la poussière se pose à la surface de l'eau, qui commence à glacer. Le damier devient imperceptible. Des mains invisibles se mettent à me toucher, me caresser, me gratter, me piquer, me percuter. Une nuée d'insectes et d'arachnides en tous genre envahit le sol, commence à grimper sur moi, mordre mes jambes. Je le sens. Il est derrière moi. Sa faux se lève, se place sur l'angle de ma nuque. J'espère que l'oiseau va - la faux s'abat.

Clivele 20 mars 2021 à 17:40   •  

La faux s'abat. Les yeux de la chouette s'ouvrent aussitôt. Grands, ronds, une pupille monochrome au vert intense. Ils me fixent.

Elle n'a rien tranché, rien coupé. Le spectre semble me dévisager, depuis son absence de regard. Une lumière émerge du creux de mon bras gauche. Comme une bougie sans mèche.
Je me tourne vers lui en souriant. Il relève son outil, frappe encore. L'objet me traverse, comme si l'un de nous était transparent à l'autre. Je sens de la surprise, du désarroi au creux de son ombre. Et même, un semblant de peur. Le feu rentre dans mon corps. Il descend le long de mes artères, réchauffe jusqu'à la peau. Le froid, les insectes et autres invertébrés chutent aussitôt.

Je me tourne vers lui, d'un air serein.

"A quoi joues-tu ? Je suis déjà mort. Puis revenu du pays d'en bas. Je me tiens à présent debout, à l'ombre des deux colonnes."

Les mots sortent tous seuls de ma bouche, sans que je ne contrôle rien. L'oiseau s'envole, fonce droit sur lui, le traverse, avant de sortir de la pièce. Je le suis d'un pas calme, décidé. Une main squelettique se tend, comme pour me retenir, puis se ravise. J'arrive devant les deux battants de bois. De l'autre côté, se trouve un paysage désolé, noir, couvert de cendre, déchiré par un horizon rougeoyant. Un espèce de lac, ou de fleuve, se tient à une centaine de pas. Je m'avance jusqu'à une barque, calée au dessus du bord, une lanterne à ses pieds. Je prends cette dernière, monte dans l'embarcation, pose la lumière sur le montant de la poupe. Puis, avec un long bois qui demeurait posé au sol, je la pousse à travers cette étendue au liquide sombre, épais, dont on ne peut discerner le fond. Une fois l'impulsion dissipée, elle s'arrête. Je m'assieds tranquillement sur la planche du fond pour parler directement à la barque.

"Ne joue pas à cela avec moi. Je suis l'âme humaine du questionnement divin. Je suis le passeur de lumière. Je connais le chemin, et je connais le but."

Là encore, mon attitude, mes paroles me sont dictées et m'échappent totalement. La bicoque de bois noirci vacille, puis s'avance par elle-même. Des bruits diffus me parviennent du loin. Sont-ce des cris d'angoisse ? D'agonie ? Du métal que l'on tord ? Du feu liquide qui crépite ? Juste des acouphènes ? Tout cela me semble étrangement familier. La chouette vient se poser sur mon épaule gauche. Je remarque que je suis torse nu. Elle plante ses serres dans ma chair. Du sang coule, mais je ne ressens aucune douleur. La lumière intérieure continue de couler en moi, depuis le creux de mon bras. Nous arrivons bientôt sur une autre rive. Un espèce de curieux personnage m'y attend. Une sorte de démon, bien plus petit que moi. Le corps rouge vif, les cheveux noirs, crépus. La barbe hirsute. Les sourcils drus. Des yeux de hareng frit, au jaune maladif. Une seule corne, épaisse, disgracieuse, au niveau du front. Il porte un tablier blanc qui cache son sexe, recouvert de caractères japonais dont je comprends l'idée, alors que je ne maîtrise rien de cette langue : l'essentiel. Il me parle dans cette même langue, et là aussi ses propos sont pourtant clairs pour moi.

"Comment ? Qu'est ce qu'un mortel vient faire ici, sur mon territoire ? Ce fichu spectre serait-il devenu inutile ?

Je souris, tout en descendant du bateau, puis le contourne en l'ignorant.

"Eh, toi, ne te crois pas tout permis ! Je vais te faire souffrir ! Je vais te faire hurler ! Je vais te faire regretter chaque instant depuis ta naissance !"

Il se contorsionne comme une marionnette mal coordonnée à chaque mot. Se tient bizarrement, la colonne décalée au reste de son corps. La chouette lui tend un regard noir. Il cache mal un mouvement de recul. Se met enfin à me suivre. En gardant une distance précautionneuse.

"Si tu continues, tu vas finir brûlé. Ou fondu. Ou liquéfié. Tu ne sais pas ce que tu risques en étant là !

Je m'avance sur un chemin que mes pas connaissent. Je remarque des espèces de formes qui gigotent sur le sol, avant de suivre le monstre en sautillant. Trois darumas, à la tenue rouge, sans yeux. Sur le côté, des puits béants de goudron rejettent des bulles, de la fumée, dans une odeur putride. Le moindre pas de côté me serait fatal. J'arrive devant ce qui ressemble à une hutte en terre cuite, avec une épaisse cheminée, fermée par une porte en bois.

"Ah, intéressant. Mais tu pourrais me demander l'autorisation avant d'utiliser mon atelier ! Ce n'est pas un coin de jeux pour mortels !"

Le rapace sur mon épaule tourne totalement la tête vers lui, dans un mouvement de cou qui serait impossible à un humain. Il lui lance un cri âpre, tandis que j'ouvre la porte. Une fois à l'intérieur, il se pose au dessus d'une armoire.

Je m'avance vers le foyer. Mes mains forment une espèce de boule d'énergie. J'invoque un globe de non-causalité. Tandis que j'officie, le démon m'observe attentivement. Les darumas se blottissent dans un coin de mur, à l'opposé exact de la chouette. Une fois l'espace-temps éludé, je prends du bois, allume un feu. Puis je rassemble les ingrédients nécessaires. Différentes boules de métal. Du gros sel. Du sel de cuivre. Des billes de plomb. De la poudre d'or. De la poussière de lune. Une fiole de vitriol. Un creuset déjà bien usé. Lorsque le bois a bien pris, je rajoute des boules noires, qui ressemblent à du charbon. La température augmente dans toute la pièce.

"Tu sais que tu peux tout faire exploser à n'importe quel moment ? Je ne crains pas le feu, mais pas un simple mortel comme toi !"

Je prends les lourdes pinces en métal noir, place le creuset sur le feu. Puis je mets les différentes boules d'étain à fondre.

"Ah ça y est ! J'ai compris. Tu es fou. Complètement fou. Qu'est ce qui aurait pu t'amener ici bas, sinon ta propre folie ?"

La chouette écarte soudain ses ailes. Sa taille semble se démultiplier. Elle pousse un cri rauque, grave. Les darumas se replient sur eux-même du mieux qu'ils peuvent. Je prends le soufflet, l'active sur les braises. Cependant, le métal reste plutôt solide. Le creuset n'est pas encore assez chaud. Je recule d'un pas. Me tient le plus droit possible. Vertical. Mes pieds ancrés dans le sol. Le sommet du crâne se tend vers le zénith. Les mains en posture de prière. Je psalmodie des mots dans une langue qui m'est inconnue. Le silence emplit la pièce, semble bloquer jusqu'au déroulement même du temps. Puis, un serpent de feu aux pattes minuscules descend de nulle part, vient s'enlacer autour du foyer, remonte et se jette enfin dans le creuset. Jusqu'à disparaître. Une salamandre.

Mon corps se met à transpirer à grandes larmes. L'air s'épaissit alors que la température franchit un nouveau cap. Je respire difficilement. Mais, lorsque je m'approche, le métal commence à se liquéfier.

"Mais qu'est ce que tu cherches, à la fin ? Tu vas finir par y passer ! Qu'est ce que tu veux faire, avec ce métal fondu Tu cherches l'or véritable ? Le métal parfait, débarrassé de toutes ses impuretés ? La pierre philosophale ?"

Je rajoute le plomb. Des épais grumeaux apparaissent dans le mélange, qui prend une couleur noirâtre et s'épaissit. Puis le cuivre. Jaillissent alors des étincelles vertes. Elles s'envolent de toute part. Certaines viennent brûler ma peau en crépitant.

"Non, tu n'es pas un de ces pauvres hères acides, avares, qui ne vivent que pour l'argent. Ni un de ces pseudo sages, à la recherche d'une connaissance qui serait divine."

J'incorpore alors l'argent et l'or, de façon simultanée. Mais le mélange ne prend pas. Il ne fait toujours pas une température suffisante dans le creuset. Je me tourne alors vers le démon rouge. Ce dernier semble de plus en plus mal à l'aise.

"Non, tu ne veux quand même pas... je ne suis pas ton serviteur... n'oublie pas où tu es et qui je suis..."

Je le toise. La chouette reprend une posture menaçante, les ailes dépliées, une serre levée de son promontoire et tendue vers l'avant. Les Darumas se précipitent derrière le monstre en tremblant. Je l'interpelle.

"N'oublie pas quel est ton rôle premier. Tu es un messager. Tu es là pour transmettre une information. Rien de moins. Rien de plus."

Il s'approche alors du foyer en soupirant. Puis, se penche au niveau des braises rougeoyantes. Le démon inspire profondément, souffle sur un feu qui s'embrase jusqu'à produire des reflets bleus, et même violets. Avant de se remettre vers la porte d'entrée, devant ses créatures terrifiées. Les différents métaux commencent à se lier. Enfin.
Cependant, l'air dans la pièce se fait de plus en plus épais, lourd, sec. Je passe le revers de ma main sur mon front afin de l'égoutter. Je ne m'entends pas haleter profondément.

"Tu vas bientôt perdre connaissance. Je t'aurai prévenu, mortel."

Des bulles violettes émergent à la surface du mélange en fusion. C'est la première fois que je me trouve ici. Que je fais ce rituel. Que je tente cette expérience. Mais je sais déjà de quoi il ressort, à l'avance. Il faut chauffer encore, puis plonger le tout dans un bac d'eau pour le refroidir. Si le métal devient parfaitement étoilé, un peu comme le serait un flocon de neige, alors ça sera réussit. S'il ne s'harmonise pas, et finit en morceaux secs, cassants, noirâtres, ce sera un échec. Mais pour l'heure, tous mes efforts ne suffisent pas.
Je pose alors mes mains sur le creuset.

"Mais ça ne va pas la tête ! Tu vas perdre tes bras ! Je vois ton âme qui commence déjà à s'embraser !

Le démon se précipite vers moi, pour me tirer en arrière. J'enlève ma main droite du foyer et la tend vers lui afin de l'empêcher. Alors que je la pose sur sa peau rougeâtre, il s'exclame :

"C'est inutile, je ne crains pas le f...foua !!!! Mais ça brûle !"

Puis recule aussitôt, par réflexe. Sa tête se baisse sur la trace de ma paume. Des cloques parsèment cette région de son épiderme. Alors qu'il s'interroge, je remets ma main sur le creuset.

"Comment... comment est-ce possible ?! Je ne comprends plus rien ! Et toi, que fais-tu, là ?!

Je me concentre, malgré le feu déchirant, malgré la chaleur étouffante, malgré ma conscience vacillante, au bord de la rupture. La chouette s'envole de son promontoire, saisit le flacon de vitriol, puis le déverse dans le creuset. Je vois alors les différents composant finir de se dissoudre en une pâte uniforme.

"Ça y est, j'ai compris. Tu le fais pour toi, mais aussi pour Elle. Mais si elle, elle ne fait rien de son côté, ça ne marchera pas."

J'enlève ce qu'il reste de mes mains. J'arrive à saisir la pince noire, malgré la douleur. je saisis le creuset.

"Et si ça ne marche pas, tu te prendras un retour de flamme. A cause de la bulle de non causalité."

Je le soulève, l'ôte au feu, le pause bien verticalement dans un bac d'eau saumâtre. Je le fais sans réfléchir, parce que je sais, je sens, que c'est le moment exact pour le faire. Le reste ne m'appartient pas.

"Tu te prendras un retour de flamme. Et tu exploseras. Âme comprise."

Le récipient gorgé de chaleur provoque des fumées d'évaporation. Je distingue son contenu se solidifier en un instant. Je vais enfin savoir si ça a marché. A cet instant précis, la chouette se met à pousser un cri déchirant.

Clivele 20 mars 2021 à 17:56   •  

Je suis assis, à la table de ce bar à café.
Je ne comprendrai jamais, cette meute d'humains, dans l'effort qu'ils mettent à étaler leur vulgarité.
Tout a été fait, designé, calibré, pour rendre l'endroit cosy, intimiste, calme. Mais en fait, tout n'est que fracas.
Les serveurs qui s'agitent. Les verres qui s'entrechoquent. Les clients qui s'entassent, s'agglutinent, meuglent, vocifèrent. La musique qui agresse.
Je fuis toujours mon appartement, cette cage à lapins, pour coucher mes mots. Je me dis que ça sera plus facile ailleurs. Maintenant, je suis là, devant une page blanche, et je me demande ce que je fous à cet endroit. Once again. Je fais tourner mon stylo dans ma main. Je crois que c'est le seul signe extérieur de mon chaos mental. Il faut que mes doigts touchent, pincent, sentent, bougent, glissent la pulpe de l'un sous l'ongle de l'autre, se contractent, se desserrent encore.
Je vois un couple s'installer devant moi, à une table aux chaises hautes. La femme, enceinte jusqu'aux yeux. Je regarde ma place. Une banquette, confortable, dans un recoin. Je me lève, tandis que son homme va poser leurs vestes au porte-manteau, à l'entrée.

"Madame, vous voulez ma place ?"

Elle me remercie, presque gênée. Son gusse ne comprend pas, ne m'adresse ni un regard ni un mot, tandis que je récupère mon carnet de notes et mon verre. Je me retrouve maintenant à moins d'un mètre du comptoir, et de la cacophonie des serveurs. Le casque sur les oreilles a du mal à couvrir le brouhaha ambiant. Si j'augmente le volume, la musique devient agressive. Si je le baisse, alors le bruit reprend le dessus.
J'entends soudain un glapissement. Je lève la tête. Sans doute une hallucination auditive. J'en ai, parfois. Je porte un regard autour de moi. Là, un autre couple, femme enceinte. Sur des chaises hautes. Pourquoi ai-je cédé ma place à l'autre, et pas elle ? Je retourne à la blancheur de la page sous mon nez. Puis relève les yeux, en direction de la porte. Deux couples rentrent. Dont une femme enceinte. C'était la fête d'Ishtar aujourd'hui, et personne ne m'a prévenu ?
Un nouveau cri retentit. Ce n'est pas moi. Il est là. Le renard argenté. Assis sur ses pattes, à l'entrée du bar. Une lumière étrange l'entoure. La rue peuplée de bipèdes en quête de soldes et de boutiques de fringues trop chères pour être belles a disparu. C'est bizarre. Ça ne fonctionne pas comme cela d'habitude. C'est moi qui vais à lui, pas lui qui vient à moi. Si même mes animaux-totems se mettent à n'en faire qu'à leur tête... Je fais mine de l'ignorer, me concentrant sur mes notes. Sa voix retentit dans ma tête.

« Hum. Si je peux me permettre... »

Je rassemble mes affaires. Puis m'avance, en disant au revoir aux serveurs. Comme souvent, aucune réponse. Alors que je m'approche de la lumière, le canidé continue.

« On est tous là. Et on est inquiets. Très inquiets. Il faut que tu viennes voir. »

Lorsque je franchis le seuil de la porte, je ne ressens plus ce froid mordant, presque humide, qui plane sur Lyon. Mais un doux vent chaud, et une odeur de pin. J'arrive devant l'orée d'un bois. Sur le côté, en contrebas, une rivière, puis des montagnes abruptes. Le soleil brille, au loin, éclaire un paysage inconnu, mais qui m'évoque ce que doit être un coin de nature sauvage en Amérique du Nord. Et ils sont là. Tous là. Enfin, je crois. Le renard marche à mes côtés. Sur un tronc d'arbre pourrissant, des escargots blancs évoluent en un ballet improbable. Les serres agrippant une branche, une chouette effraie m'observe de ses grands yeux noirs. Un cancrelat me suis, dans mon ombre, sans arriver à me cacher sa présence. Je devine d'autres animaux dissimulés dans les fourrés. Pourtant, il me semble qu'il manque quelqu'un. Le renard se pose devant moi, puis lève la tête au ciel. Je fais de même. Haut, très haut dans le ciel, je la vois voler. Une baleine bleue. Je l'entends, maintenant, son chant m'enveloppe comme une douce couverture. Un nouveau glapissement me ramène en bas.

« Elle n'est jamais montée aussi loin. Aussi longtemps. C'est pour ça que l'on t'a fait venir. »

La chouette continue, dans un ululement.

« Et ce n'est pas tout. Tu ne le vois pas d'ici. Mais elle porte un bonnet. Rouge à bordure blanches. Un bonnet de Noël ! »

Je hausse les épaules.

« Et alors ?
- Et alors ? Le renard s'emporte. Et alors ?! On parle de ta mélancolie, là !
- Oui.
- Et, elle est en train de voler, aussi haut qu'elle peut, dans les airs, un bonnet de Noël sur la tête.
- Je ne vois pas où est le problème.
- une mélancolie heureuse ? Et tu ne vois pas le problème ? Tu ne vois vraiment pas le problème ? »

Je le contourne en l'ignorant. Une petite forme blanche se tient cachée, près d'un buisson. Un lapin. Je me penche vers lui, lui tend une main pacifique. Il hésite, vient la renifler. Fait un geste de recul, puis, en l'absence de danger apparent, revient lécher ma peau d'une petite langue râpeuse. Je lui grattouille le crâne, entre les yeux. Un grincement vindicatif vient de derrière. Le renard prend un air menaçant. Ses yeux s'enflamment. Je me lève, me tourne vers le prédateur.

« Je serais toi, je ferais gaffe. Il a l'air d'une proie facile. Mais, attaque-toi à quelque chose de précieux pour moi, et c'est lui qui te dévorera. Le monstre du film Monthy Python, sacré graal, est un lapin de garenne à comparé de lui. » Puis, je retourne les talons, et me retrouve dans cette rue commerçante, au milieu d'un flot de passants qui m'ignorent.

Clivele 23 mars 2021 à 19:00   •  

Tourne en rond.

Je tourne en rond. Je ne fais que cela. Je connaissais déjà par coeur le moindre recoin de mon appart, même le plus poussiéreux. Je n'avais pas besoin de cela. Mais, quelque part, je m'en fous. Je me surprends à retrouver des vieilles routes d'errances passées. Je m'y balade, tel un Yokaï, qui ne croiserait aucun humain sur son chemin. Ou serait alors, devenu trop transparent, glissant de plus en plus dans le monde des esprit pour disparaître totalement de celui du présent.

Ici, une vieille addiction. Celle des jeux vidéos. Quelques heures passées sur un RPG japonais, volontairement chronophage. Ces mecs sont géniaux, ils te désignent un jeu où tu dois faire la même chose que dans ta vie (s'occuper d'un chat, lui donner à manger) et au bureau (remplir des tâches, faire des quotas, réfléchir à des stratégies). Sauf que les tableaux excels et les résultats prévisionnels sont changés pour des shinigamis (des "esprits") à rendre de plus en plus puissants, des quêtes à accomplir, et une routine journalière à trouver pour devenir vraiment efficace. Puis c'était l'achat sur Steam d'un RPG déjà à peu près fini, mais pas vraiment, vu que je me retrouve invariablement à cheater un jeu qui n'en a pas besoin et à ne plus lui trouver d'intérêt.

Je regarde le mur blanc, qui occupe facile un quart de mon studio. J'avais prévu d'y tendre un tissu bleu, aux motifs indiens, qui dort encore dans mon placard. Et là, je n'ai ni cordes, ni clous, rien pour pouvoir le faire.

Autre voie de garage, un grand classique du vilain canard qui se croirait martin-pêcheur. Le manque de saveur. Avec ces questionnements philosophiques, sur ce monde qui tangue mais qui persiste à ne pas basculer. Et le manque, de plaisir, de réjouissances, ou des réjouissances qui semblent ternes, mornes, insipides. Incolores. Avec ce constat final, de "sine coïtum, animal triste". Ce serait donc ce que cette vie a "de mieux" à offrir ?!
Je ne connais que trop bien cette terre d'errance. Elle est parsemée de cadavres, qui, six pieds sous terre, se demandent encore "à quoi bon" tout en reniant qu'ils sont déjà décédés.

La vérité, c'est, que ce n'est pas ce putain de confinement qui me met dans cet état. Le covid-19, je m'en fiche. Les pangolins, les chauves-souris, le Prof Raoul, les attestations numériques pour sortir de chez soi, je m'en fiche. Ces 28 jours, passés presque intégralement dans une seule pièce, le nez sur mon ordi, je m'en fiche. Ma vie était déjà confinée avant, d'une obscurité qui ne dit pas son nom.

Un connard. Tu es un connard.

Je ne sais pas ce que j'ai, aujourd'hui. J'ai deux mains gauches. Enfin, pire que d'habitude. Il m'a fallu des plombes pour mettre des affaires. Oui, je porte le même jogging depuis trop de jours. Mais je change au moins de caleçons et de t-shirts. J'ai enfilé mon sous-vêtement à l'envers. J'ai galéré pour passer ma jambe dans mon pantalon gris. J'ai cru ne jamais trouver le trou pour la tête de mon t-shirt. Puis, j'ai manqué d'échapper l'assiette sur laquelle je préparais mes croque-monsieurs. Tartiné du cheddar fondu en la remettant dans le four pour terminer la cuisson. Laissé tomber pour de bon mon mug, qui n'a pas aimé la chute. C'eut été presque drôle, s'il n'était rempli de cappuccino brûlant. J'ai appuyé sur le bouton de mise en marche de mon ordinateur, alors que ce dernier était déjà allumé, ce qui l'a bien évidemment éteint sur le coup. J'ai commencé à regarder ma guitare dans son étui, pris de l'envie d'en faire. Mais, vu ma maladresse du jour, je me suis dit que ce n'était vraiment pas une bonne idée.

Tu es un connard. Un faible. Je n'ai pas d'autres mots. Pourquoi es-tu venu me chercher ? Pourquoi à mon attention, ces mots, ces poèmes, ces lettres, ces fleurs ? Pourquoi enduire ta main de miel, alors qu'elle tenait un poignard ?

Je lève la tête. Une araignée minuscule, plutôt de type chasseuse, se balade sur le mur presque immaculé. On dit araignée du matin, chagrin. Et du soir, espoir. Il est midi... Je continue mon exploration jusqu'à la jointure entre le mur et le plafond. Une petite toile noircie de poussière. Elle est là depuis... bien avant le confinement. Un jour, je prendrai mon aspirateur pour la nettoyer. Probablement le jour de rendre cet appart.

Pourquoi tu m'as fait miroiter le plus beau ? Dis que tu n'étais pas comme tous les autres ? Un menteur, un tricheur, un manipulateur, un violent ? Un faible ? Pourquoi tu m'as caressé, la main enduite de miel, pour mieux me planter ensuite ?

C'est ce qu'il y a de plus curieux, avec les "ombres". Le noir n'existe pas. Il ne s'agit que d'absence de lumière. Or, pour remarquer qu'on est dans le noir, il nous faut justement, un rayon de lumière. Alors le noir de tous les jours, ce noir ambiant, on a le soleil qui vient le contrecarrer, même lorsque le temps n'est pas au beau fixe. Mais, il y a tout autant de noir dans nos vies. L'ignorance. La peur. La crainte. La jalousie. La médisance. La manipulation. C'est, globalement, un manque de conscience (même si certains parlent d'éveil), et, tant de gens passent leur vie entière, la tête dans les ombres. Mais, je garde leur cas pour plus tard, ou autre chose. Ce n'est pas leur carnet, c'est le mien.
Il ne m'a fallu qu'un message, un message d'Elle, gorgé de lumière, pour que je comprenne dans quelle ombre je m'étais égaré. Ici même, sur le fil consacré à Nietzsche. En réponse à un mec, la tête embrumée d'ombres. Et, l'éclairage, la prise de conscience. Oui, moi aussi, j'ai foutu le nez dans mes propres ombres.

Je vous le dit. Il faut porter en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.
F. Nietzsche

Tu m'as séduite. Embarquée. C'est allé vite. Trop vite. J'avais besoin de temps. Mais tu n'as rien voulu entendre. Et, comme les choses n'allaient pas comme tu voulais, tu es reparti. Sans un mot. C'est ça le plus dur. Je ne demandais qu'une chose. Être traitée avec respect. Et le respect que j'attendais, c'était que tu ne me tournes pas le dos. Tu le savais. Trop sont partis sans dire un mot. Trop m'ont laissé, me démerder avec ce lourd silence. Tu disais que tu étais différent, mais c'est exactement ce que, toi aussi, tu as fait.

Je me retrouve devant mon ordinateur. Les croques-monsieurs cramés. Je les jetterai plus tard. Où je gratterai le noir, si l'envie m'en prend, mais en fait, je n'ai pas faim. Le cappuccino étalé, les éclats de terre cuite, je les nettoierai après. On verra bien quand. J'ai le temps. Du temps. Plein de temps. Trop de temps. Le nez devant mon écran, je ne sais pas quoi faire. Aller sur internet ? Vérifier les mails, les forums, les sites sociaux où je traine encore ? Déjà fait trois fois ce matin. Les sites de guitares ? Probablement rien de neuf. Les jeux ? Aucun ne me fait envie. Ne parlons pas de faire de la musique ou d'écrire. Non. Rien ne vient. Je suis comme bloqué. Il y a des choix, des possibilités. Aucune pression. Mais, pas d'envie. Encore moins de désir. Juste, des ombres. C'est à cet instant précis que je l'entends glapir. A croire qu'il patientait, jusqu'à ce que j'en arrive à ce stade-là, pour apparaître.

- Hum...

Je ne sursaute même pas en l'entendant. Comme si je savais déjà qu'il était ici. Je ne prends pas non plus le soin de me retourner. Je l'imagine très bien. Un renard au poil argenté, assis sur ses pattes arrières. Les babines retroussées sur ses dents. Sans que l'on sache bien si c'est un sourire ou de l'arrogance.

- Je crois qu'il faut que tu voies certaines choses.

Puis il se lève, et marche en direction de la salle de bain. Je ne me souvenais pas avoir laissé la porte ouverte ? Je reste un moment, devant mon ordinateur. Comme si son apparition pouvait attendre. Aussi bien que les croques-monsieurs ou le mug éclaté sur le sol. Une odeur de cacao commence à percer derrière celle du brûlé.

C'est de la paresse. C'est tout. Tu n'avais qu'un mot à me dire. Un seul. Et le pire, c'est que j'avais tout compris. Je t'ai tout expliqué. Je t'ai tout confirmé. Tu avais juste à dire "oui, c'est ça." Mais non. Rien. Du silence. Juste du silence. Tu sais que j'ai souffert dans ma vie. Dans mon corps, dans ma chair. Dans mon coeur. Certains coups font mal. Mais le silence, lui, est imparable. Parce qu'on ne peut pas lui répondre, en prenant un air fier. En face, il n'y a personne. Puisque c'est comme ça, je ne veux plus entendre parler de toi. Plus jamais. Ton silence aussi, garde-le pour toi. Je mérite mieux que cela. Bien mieux que cela.

Mon corps se lève, repousse la chaise de la main droite. Il se tourne, se penche sur le liquide qui jonche le sol, parsemé d'éclats. Puis se tourne vers le four, encore allumé. Il l'éteint, retirant la prise du mur avec maladresse. Et rentre à son tour dans la salle de bain. Un odeur de nature, voire de forêt, semble flotter dans l'air. Chouette, après être spectateur de ma vie, je suis spectateur de mon propre habitacle maintenant. Je me retiens de dire "cela n'a plus d'importance". La pièce est déserte, je remarque cependant des traces qui vont jusque sous la douche. J'enlève mes vêtements, machinalement, toujours. Les jette en un tas au pied des toilettes. Puis, je rentre dans la cabine. Ma main tourne la poignée du robinet. L'eau commence à perler. Plus elle tombe, plus la senteur de résineux se fait prégnante. Avec, une odeur de brûlée, bien différente de celle des croques-monsieurs. Je ferme les yeux. Lorsque je les rouvre, je me retrouve au milieu d'un plateau. S'il y a bien des arbres autour de moi, ils se trouvent à une bonne centaine de mètres. Toute la zone qui m'entoure est recouverte de cendres, d'où émergent quelques troncs calcinés. Devant moi se tient le renard, un air grave sur le visage. Je me surprends à cacher mon intimité. Il esquisse un sourire.

- Personne ne peut te voir ici.

Puis il pivote, et suit un sentier en contrebas. Je l'accompagne. Je remarque que la zone brûlée continue également. Sur une souche à moitié cramée, je distingue des filets de bave. Les escargots blancs ont tenté de fuir, mais leurs coquilles calcinées sont jonchées entre des racines. Je remarque un arbre qui se tient encore à peu près droit, même si les branches se terminent vite en bouts noircis. Quelque chose se trouve accroché sur le tronc. Un lapin blanc. Il a été cloué à même l'écorce, puis étripé. Je l'observe avec autant de tristesse que d'horreur. Puis je lance un regard accusateur au canidé.

- C'est toi qui ?
- Non. Je ne suis pas fou. Jamais je ne me serai attaqué à lui. C'est toi qui as fait ça. Tu ne te souviens pas ?

Je pose à nouveau mes yeux sur le cadavre. Un frisson d'effroi remonte le long de ma colonne vertébrale.

- Ne t'en fais pas. Il s'en remettra. Les escargots aussi. Tu sais, on est plus ou moins immortels. Enfin, aussi longtemps que toi, tu...

Clivele 23 mars 2021 à 19:03   •  

Je me tourne à nouveau vers lui. Il est déjà en train de continuer sa route.

- Comme je disais, il faut que tu voies quelque chose.
- Mais, où sont les autres ? Brûlés, eux-aussi ? La baleine volante ? Le cerf ? La chouette ?
- Et tu en oublies d'autres. Mais on s'occupera d'eux plus tard. Il y a plus urgent.

Le renard s'arrête devant une mare. Il s'assied. Son pelage argenté est morne. Il ne réfléchit pas la lumière, comme d'habitude. Je descends à son niveau. Son air se fait dédaigneux.

- Regarde.
- Que je regarde ? Mais quoi ?
- Toi.

Je me penche sur l'étendue d'eau. Je vois les nuages, qui s'étalent au dessus de nous. Aucun reflet de l'animal, ce qui ne me manque pas de me surprendre. Mais, aussi, et surtout, je ne me vois pas moi. Mais un énorme insecte, noirâtre, qui fait exactement ma taille. Le cancre-las.

- Voilà, fait-il, d'un air suffisant, comme un enseignant qui donne une leçon à un élève dissipé.

Lorsque je bouge mon bras, c'est un membre supérieur gauche couvert de barbilles qui s'active. Si je penche la tête, un bloc surmonté de deux longues et fines antennes en V fait de même. Que je contorsionne mon corps, et c'est une carapace segmentée et jaunâtre qui suit, de l'autre côté de la surface.

- Tu te demandais pourquoi tu échappais tout ce matin ? Et bien, voilà. Difficile de faire certaines choses quand on n'a plus de membres préhensiles.
- Mais... je... je ne comprends pas. Comment c'est arrivé ? Et je suis censé faire quoi ?
- Comment c'est arrivé, tu le sais bien. Quant à ce qu'il y a à faire... ça, je n'en sais rien. Ça ne m'appartient pas. Mais j'ai peut-être une idée.

Je me sens sale, ma peau me gratte de partout. Je voudrais sortir de cette enveloppe. Maintenant que j'ai vu mon reflet, ce que je perçois de mon corps n'est plus une chair rose recouverte de poil, mais des segments d'un exosquelette. Je me surprends à me poser sur le sol, à marcher à six pattes, plutôt que de me tenir droit. Je me sens... honteux. Le renard m'attend, pour avancer à mes côtés. Nous poursuivons notre route jusqu'à arriver à une falaise. Le chemin s'arrête, subitement. A nos "pieds", le vide est si haut, que l'on ne distingue pas ce qu'il y a au fond. Devant nous, à une cinquantaine de mètres, un autre pan de falaise. Les deux se font face jusqu'à une infinité, sur la droite comme sur la gauche. Sur l'autre rive, se trouve une étrange source de lumière. Comme un feu, qui brûlerait d'une lumière pure, sans pour autant être aveuglante. Et qui coulerait presque, liquide, mais sans jamais atteindre le sol. Je regarde le renard, médusé.

- Qu'est ce que c'est ?
- Le centre de ce monde. Dont tout ce que tu vois, autour de toi, serait issu.
- et j'aurais cela en moi ?

Il ne me répond pas. Sa tête se penche en direction du vide.

- Tu demandais ce que la baleine est devenue. Elle a plongé là. Mais elle devrait remonter. Elle se débrouillera toute seule. Par contre, je te déconseille de faire de même. Il s'agit d'un puis sans fond, d'un vide infini.
- Et je suis censé faire quoi, moi ?
- Retourner à la source. A la lumière. A la fontaine que tu vois en face. Sans tomber dans le vide.

Je contiens un rire jaune. Je n'ai jamais été spécialement courageux. Mais le vertige, c'est plus qu'une peur ancestrale pour moi. C'est quelque chose qui m'effraye tout autant que cela m'attire. Je ne peux m'empêcher de reculer d'un pas. Un vent glacial souffle entre les deux pans de roche, ce qui ne me rassure en rien. Le canidé, lui, glapit. Il s'avance. A ma grande surprise, il pose ses pattes dans le vide sans tomber. Continue sur plusieurs mètres, comme s'il marchait sur une planche invisible. Puis il fait demi-tour. Revient sur la falaise. Et remonte le sentier. Je veux l'interpeller, lui demander comment il fait, de l'aide, mais je sens que c'est inutile. Sa silhouette rétrécit peu à peu, jusqu'à disparaitre à l'horizon. Je ferme les yeux. Je repense à ma maladresse de ce matin. Puis aux jours précédents du confinement. Je tire le fil de mes souvenirs, sur les dernières semaines, puis les derniers mois. Je saisis, peu à peu, comment je me suis de moi-même laissé aller à m'entourer de cette obscurité. Jusqu'à ce qu'elle masque ma vue. Qu'elle entre en moi, intrinsèquement. Je repense aux illusions que je me suis évertué, moi-même, à tisser. Au mal que j'ai pu faire. Je revois soudain le visage d'un vieil ami. Un Sage, au sens majuscule du terme. Il me disait, ainsi qu'à d'autres, une de ces phrases qu'on ne comprend jamais vraiment sur le coup, mais qu'on garde dans un coin de notre tête. Jusqu'à ce que le sens profond nous apparaisse, comme une prise de conscience.

De toutes façons, dans cette vie, ce n'est pas la somme de nos erreurs qui compte. Ni celle de nos réussites. Non, ce qui est retenu, décompté, accumulé, au sens psychostasique du terme, c'est la somme de ce que l'on n'a pas affronté.
P-A B.

Lorsque j'ouvre à nouveau les yeux, je ne suis plus perché sur six pattes, mais collé au sol, l'herbe chatouillant une peau redevenue à peu près rose. Je me relève. Les yeux fixés sur la source de lumière. Je fais un pas en avant, doucement, mais en bloquant le plus de réflexions possibles. Puis, un autre. Un autre encore. Pour le suivant, je ne fais que tendre le pied, sans mettre mon poids sur lui, mais il semble trouver un appui stable. Je continue alors, précautionneusement. Le vent souffle de plus en plus fort. Il chatouille ma plante, mais je me concentre sur la lumière. Et avance, encore. Curieusement, plus je progresse, plus l'air me semble dense, épais. Et plus mon propre corps me parait lourd. Le temps lui-même ralentit. Je ferme mes paupières, me laisse guider par la chaleur qui émane de l'autre rive. Je n'ai plus besoin de la visualiser. Juste, de la sentir. Cependant, la pression s'accroit, encore, dans toutes les dimensions possibles. Comme si je m'approchais d'un trou noir. Chaque centimètre parcouru voit tout ce que je peux percevoir s'épaissir. Sauf cette chaleur, rassurante. Il me semble que je peux distinguer la moindre cellule de mon corps, à son poids qui va grandissant. Comme si le vide lui-même se plaisait à m'étirer, me déchirer. Je pourrais même distinguer mon propre vide intérieur, qui sépare les cellules entre-elles, et leurs composants, et jusqu'aux noyaux des atomes, et les électrons qui tournent autour, comme se densifier. Ma conscience se fige peu à peu. Jusqu'à s'arrêter.

Je me retrouve le nez devant l'écran de mon ordinateur, assis à mon bureau.

Clivele 19 juin 2021 à 08:11   •  

One single smile to make my day a good day.
Or cut my heart into small peaces.

Clivele 05 juillet 2021 à 17:58   •  

L'écume n'est pas la mer.

Comprenne qui pourra.

Clivele 17 juillet 2021 à 21:54   •  

Clivele 17 juillet 2021 à 22:49   •  

Je regarde ce cercle argenté, tournoyer sur lui-même dans un mouvement régulier. Le bruit du moteur, l'eau savonneuse, le hublot à la circularité franche, le carelage blanc, le silence environnant. Tout semble propre, ordonné, impeccable. Dehors, la pluie tombe, en gouttes fines, en rangs serrés, qualibrés, curieux habillage aux barres d'immeubles, façades jaunes vieillissantes, devantures de commerces vides, quartier qui a dû être prestigieux il y a des dizaines d'années de cela.
A l'extérieur, un ordre parfait. Vide, et silencieux. Dans la machine, un ordre parfait également. Entre les deux, moi, avachi sur ce siège en plastique bleu pétrole, et mon chaos mental.

Ordo ab chaos. Du chaos vers l'ordre. De l'ordre vers le chaos.

Pythagore aurait dit "tel ce qui est en haut, est en bas. Tel ce qui est dehors, est dedans." Pythagore se serait planté. Ou alors, je n'appartiens pas au même monde, que cette machine à laver, avec mon linge en train de tournoyer dans un mouvement parfaitement dextrorsum. Ni de la galaxie qui l'entoure, suivant la même direction. Je bloque sur le moyeu, tandis que mes pensées s'étalent, se mouillent, se dissolvent, étalées par des atomes de non-sens. Combien de jours, de mois maintenant, que je traverse la conjugaison de l'espace temps, dans cet "à-peu-près" ? A-peu-près de couleurs, fades, ternes, presque éteintes. A-peu-près de saveurs, toutes imprégnées d'une très légère douceur amère. A-peu-près d'odeurs, fuyantes, passées, esquivantes, qui refusent de se poser. A-peu-près d'émotions, Pastel, diluées, qui ne résonnent plus comme un brin de folie qui dansent, mais juste, comme une mécanique tristement huilée.
En mathématiques, on appellerait cela, je crois, une interception. D'un côté, la vie, trémoussante, franche, débordante, débordant des cases, des concepts, des chemins, des dogmes, et de tout le reste encore. De l'autre, l'existence. Carrée, lente, prévisible, régulière, morne, pleine, et, probablement, rassurante. Et moi, à me demander, de quel côté je suis. Ou si je suis, encore, ailleurs que sur cette ligne euclidienne.
La mécanique ralentit. Un bruit de syphon semble indiquer des mouvements d'eau. Puis, le moteur s'emballe à nouveau. Quelque part, sur mes oreilles, le casque à musique envoie un morceau. "The Real Folk Blues", de la BO d'un manga, Cowboy Beebop, en version spécial confinement, avec juste la chanteuse, le guitariste et le contrebassiste du groupe. Quelque part, les vibrations d'air atteignent des tympans, actionnent le marteau, l'enclume et l'étrier (oui, ils sont nommés dans cet ordre incongru), qui, via la cochlée, envoient un influx nerveux. Quelque part, quelque chose bouge. Mais est-ce, en moi ? Ou, encore, juste à côté ?
The real folk blues... honto no kanashimi ga shiritai dake...

Une histoire d'amour, terminée. Ou presque. Ou, quelque chose comme cela.

Mon regard se pose sur le linge qui virevolte, entre les écumes savonneuses. A un instant, il me semble voir, comme une limace, ou plutôt, un escargot blanc, se balader sur la vitre en plexiglas. Mais non. Juste une divagation. Je change de musique, celle-ci me donne le cafard. Je zappe un titre, puis un autre, un autre encore. "Life in motion soundtrack". La vie, sur un bande originale de film. Ce que je n'aime pas, c'est quand aucun titre ne semble coller à l'ambiance du moment. Les chaussettes, elles, continuent de danser avec quelques t-shirts et un jean fatigué. Quelqu'un passe devant la laverie automatique. Ni ombre, ni diable, juste un sapiens lambda, à priori genre féminin, s'engouffrant vite dans l'entrée d'immeuble derrière la pharmacie. Je reviens à la machine. Ils sont là, plusieurs maintenant. Des escargots blancs, presque translucides, ou plutôt, émettant comme une lumière douce. A lécher la vitrine, plutôt que la parcourir, comme si l'eau tournoyante, les vêtements, le savon, le bruit du moteur n'avaient aucune influence sur eux. Je me surprends à me lever, à tapoter contre la vitre, à tenter de les faire réagir, mais ils continuent, impassibles. Je reprends mon portable en main, le temps de changer un titre insupportable. Mais lorsque je relève la tête, il n'y a rien. Enfin, rien d'autre que de l'eau, de la lessive, et mon linge. Je plisse les yeux, les frotte, reviens sur l'écran de mon smartphone, puis à nouveau sur le mécanisme tournoyant. Aucun gastéropode. Je me relève, péniblement, et pris d'une mélancolie plus profonde encore. Cela fait, également, plusieurs mois que je ne suis pas allé dans mon monde intérieur. Ou, plusieurs mois qu'il n'est pas venu à moi. Je me sens, plus que jamais, déconnecté. C'est à peine si je percute le manège effréné de la laveuse automatique, qui s'emballe, ralentit. Semble s'arrêter. Refait quelques tours dans un sens, puis, une pause, puis, juste un tour dans l'autre. Le clic de fin de programme semble me ramener pour de bon à la réalité.

-to be continuated-

Clivele 21 août 2021 à 21:51   •  

//Carnet de bord de vacances
TGV, quelque part entre Lyon et Valence, le 21 août 2021.

Tout semble réglé, comme tracé sur du papier millimétré. Les billets de train, la réservation de voiture, le pass sanitaire, le logement, les nuits d'hôtel pour faire la jonction avec les jours indisponibles. Les affaires, et même un oubli qui serait lui aussi calculé, dans le respect d'une vieille équation personnelle, d'un tête-en-l'air obstiné. Le TGV ronronne sur les rails plus qu'il ne les suit, le tout sous un soleil impeccable.

"Get lost, so You can find yourself."
"Égare-toi, pour mieux te retrouver."

Mon ancien moto. Cela fait quelques temps que j'en cherche un autre. D'autant plus aujourd'hui. Car je sais parfaitement où je vais.

Fleurir une tombe.

Celle d'une personne que je ne connais pas. Que je n'ai jamais vue en vrai. Dont j'ignore la tonalité de voix, le grain de peau, l'éclat des yeux, la senteur du parfum. Mais sur qui je sais, probablement, trop de choses. La faute à un journal intime, vite partagé avec moi, sans que je ne le lui demande. Un journal à son image, enfin à celle que je m'en fais. Au premier regard, cru, impudique. À le lire deux fois, il devient le récit d'une jeune femme à la sensibilité exacerbée. À l'intelligence vive, curieuse, ouverte, passionnée. Naïveté pure, fraîche, tendre, mue par une faim, une soif, un désir de connaître, de comprendre, de découvrir, plutôt que juger. Et, avant tout, de vivre. Loin des schémas encroûtés, d'une famille décrépie. D'un entourage médiocre. D'une société dépassée. D'une époque triste et indifférente. À sa lumière.

On s'était connus via des échanges numériques. Puis / et épistolaires, papier lettre velin et enveloppe parcheminée contre petit dessin gribouillé sur un coin de feuille quadrillée et bracelet en poil de crins de son cheval. Des discussions intenses, profondes, riches, authentiques, sans les affres de pulsions séductrices ou de désirs mal placées. Un projet commun de nouvelle illustrée. Et puis, plus rien. Un silence, un de plus. Nous pouvions avoir des mois sans donner de nouvelles, sans que l'un ou l'autre n'en souffre. Mais, ce blanc là, avait un parfum étrange, sombre. Inquiétant. Elle m'avait posé des questions pertinentes sur le texte de ma nouvelle, donné une idée pour mettre en forme un poème, juste avant. Les jours passaient, puis les semaines. La désagréable impression, elle, augmentait, comme une évidence sourde, trop glaçante pour se laisser entendre.
Jusqu'à recouvrir mes principes de pudeur, et de respect. Une recherche sur internet, de son nom, un nom particulier, sans homonymie possible. Un faire-part de décès. Deux, trois articles de presse, sur son accident, dans les journaux locaux. Un avis de messe funèbre. Un autre silence, au poids infiniment plus étouffant.

Oui, ce n'est pas une habitude chez moi, mais aujourd'hui, je me fiche des habitudes. Aujourd'hui, je sais parfaitement où je vais.

Clivele 22 août 2021 à 23:02   •  

//Carnet de bord de vacances
Saint-Lizier, le dimanche 22 août 2021.

Le choc. La surprise. La colère. La tristesse. L'acceptation.
Toutes ces étapes du deuil, on les vit parfois dans l'ordre, ou le désordre. Certaines reviennent, durent, s'incrustent. D'autres s'esquivent.
Lorsque j'ai, non pas vu la nouvelle sur l'écran, mais compris, lorsque le concept, l'idée, derrière les mots, se sont imposés à moi, alors, ces étapes ont toutes accouru dans mon esprit. Se sont jetées sur moi. Ont saturé mes circuits neuronaux. Et ne semblent pas avoir bougé depuis, tapies dans les bas-fonds de la limite de ma conscience.

Pourtant, les instants qui suivirent, ma réaction, en surface, était plutôt celle d'une tentative de sublimation. S'accrocher à la vie. Celle qu'elle, croquait à pleines dents. Ne pas s'arrêter aux affres de l'existence. Ne pas se demander. Si cet accident en était vraiment un. Ce qu'aurait pu donner ma nouvelle, vue par ses yeux, illustrée par ses mains. Comment aurait pu résonner ce modeste (et sans doute ridicule) morceau que j'avais composé, et dont je lui avais envoyé la partition, sous ses doigts parcourant un piano. Ce qu'on aurait pu échanger, de vivre voix, sur les sujets les plus divers, des plus légers aux plus profonds.
Ce qui se jouait donc, en surface, était de se le dire, que la vie continue. Toujours. D'une façon ou d'une autre. Pour ceux qui restent. Et, peut-être, pas que.

Rien ne se perd. Rien ne se crée. Tout se transforme.
Antoine Laurent de Lavoisier.

Louer, chanter, vibrer, vivre la vie. Sans doute. Ni question. Obstinément. Insasiablement. Ç'aurait juste été, le meilleur hommage à lui rendre.

Mais rien n'est simple. Un deuil nous laisse, toujours, coi. Face à nous-mêmes, notre incomplétude, notre propre finitude.
Le deuil des morts, définitif, implacable.
Celui des vivants, cruel, irascible, car son "objet" est toujours présent, là, quelque part.
Mais le deuil d'un être inconnu, c'est encore autre chose. Ce curieux lien, qui nous rattache à l'autre, était encore en gestation, en construction, en attente de validation. D'une opération alchimique qui ne peut se faire "qu'en présence", l'un de l'autre. Et c'est comme une partie de nous-mêmes qui reste en chantier, en suspend. Comme un noeud qu'on nous arrache des doigts et que l'on ne pourra jamais défaire.

Hier, je savais pertinemment où j'allais.
Aujourd'hui, je suis quelque part entre deux eaux, entre les courants lourds et sombres des profondeurs et des vagues claires de surface.
Aujourd'hui je ne sais plus rien. Bousculer et relier ces courants résoudra-t-il quelque chose ? Ou ne sera-ce, à nouveau, que se prendre les pieds dans ces étapes qui reviennent sans cesse ?

PS - depuis le cimetière de ***
J'ai pris le parti de faire ce qui était prévu. Sans réfléchir. La machine connaît le chemin, les étapes, le reste suit. J'ai trouvé sa tombe. Un petit cimetière, entre une église et le flanc de la montagne. Du calme, seulement perturbé par quelques rares voitures ou les cloches des vaches. Un lieu serein, posé, ce qui m'aura apaisé et, bizarrement, rassuré.

Clivele 23 août 2021 à 22:12   •  

Nota bene : certains propos dans la suite de ce texte n'ont rien, de rationnel. Merci de les prendre pour ce qu'ils ont vocation à être, et rien de plus, à savoir un simple exercice littéraire, si ce n'est symbolique.

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le lundi 23 août 2021.
Jour de la première fleur, et du bouquet sur le lieu du drame.

S'en tenir au plan. Ne pas réfléchir. Vu l'ambiance du moment, ce ne devrait pas être trop dur. Mais le minimum d'organisation nécessaire semble déjà représenter beaucoup au vu de mes capacités actuelles.

Je prends la voiture. Le fait de croiser mon animal-totem, dans un champ en bord de route, quelque part, me rassure. Je suis sur la bonne voie.

Je m'arrête dans ***, la principale ville du coin, le temps d'un petit déjeuner. Puis d'une balade au calvaire, petite église ponctuée d'un parcours, que j'avais repérée sur le net avant le voyage. La montée est pénible pour ma corpulence, mon état de forme, et la nature même de ce "parcours". Bien que les extérieurs soient magnifiques, j'espère trouver un peu de recueillement dans l'église, ou plutôt une chapelle qui présente une simplicité propice à l'introspection. Mais sa porte est fermée. M'est fermée.

Tu as choisis Cette Voie. Assume. Et débrouille-toi. Seul. C'est le prix de cette Connaissance que tu recherches tant.

Je passe sur le déroulement plutôt commun d'une partie de la journée.
Tout juste m'arrêterai-je sur le fait que tous les fleuristes du coin sont à court de roses blanches. J'opte par défaut pour des gemini, plus proches des marguerites. Quelque part, tant pis pour la symbolique ésotérique chrétienne de la rose. C'est aussi, peut-être, mieux pour quelqu'un qui n'était ni de ma famille, ni une amoureuse.
Je prends deux bouquets. Un simple, de sept fleurs, que je déposerai une à la fois, jour après jour, sur sa tombe. Et un de trois, enrichi d'une composition, pour le lieu de l'accident. Sept plus trois font dix, soit un nouveau cycle, un nouveau départ. C'était dans le plan.

En raison du timing, j'enchaine par les courses alimentaires à l'hyper du coin. Mon pass sanitaire est périmé, et je ne peux de toutes façons pas continuer mes repas à un tarif de nabab. Une fois que j'arrive en caisse, l'univers m'envoie un de ses traits d'humour à la saveur particulière, dont lui seul à le secret. En tête de gondole, trônent fièrement des bouquets de fleurs, dont certains... de roses blanches. Mais je trace sans regret. Elle mérite mieux que des fleurs de grande surface.

Lorsque je m'arrête au cimetière, pour déposer la première gemini, il est déjà 16h30 passé, et j'accuse une sérieuse fatigue, entre la nuit courte, la marche matinale, la conduite intensive de voiture dont je n'ai plus l'habitude, le temps à courir les magasins. De plus le ciel se noircit de nuages.
Mais, c'est aujourd'hui le jour anniversaire, et donc aujourd'hui qu'il faut laisser le second bouquet. Sans faute. Où ? Je ne sais pas. À priori sur un sentier, quelque part, dans la montagne.
Je me dis que je dois être taré. Je reprends un article de presse qui décrit l'accident. Il mentionne un lieu-dit, entre deux hameaux, sur un sentier. Je trouve ces endroits, à l'aide du smartphone, puis reprends la route. Le premier nom mentionné se trouve... juste après le calvaire vu ce matin. La route monte. Beaucoup. Je ne suis pas taré, juste fou. Un panneau d'impasse m'incite à garer le véhicule. Je ferai le reste à pied. Oui, fou. Je pars sans veste, sans bouteille d'eau (ce n'est pas comme si j'en avais acheté seize). Juste comme ça, comme une fleur (ahah.), mon bouquet à la main.
À la sortie du hameau, un chat roux vient quémander de la nourriture. Il est couvert de peluches, semble abandonné. Je lui tends une main amicale, puis tracé. Un autre, noir, plus jeune, m'epie de loin puis s'enfuit quand j'avance sur le chemin d'asphalte. Je pense à mes courses, à une boîte de thon que je pourrais leur laisser au retour.
Puis, je monte. Je trace. Après les quelques maisons, ce ne sont que des arbres, une forêt haute, dense, avec quelques ruines de granges ou de très vieilles habitations. Le chemin est toujours goudronné. Après avoir passé un petit parking où attendent deux voitures, je suis pris d'un doute. Le journal mentionnait bien un sentier. Je monte encore, la gorge sèche. Un petit chemin part à droite, en surplomb de la route. Je suis, mais il n'est pas aussi praticable. Un morceau de bois sec trouvé sur le passage me sert de bâton de marche. Je me dis qu'il rejoint l'asphalte plus haut, mais j'arrive sur un bâtiment abandonné, puis un flanc de colline en prairie d'alpage. Malgré la fatigue, la transpiration qui perle sur mes tempes et dans le creux de mon dos, et, surtout, la petite voix qui me dit "Tu ne trouveras jamais ce soir, si tu dois faire tous les sentiers du coin", je me décide à retrouver la route principale. Je me dis que quelque chose indiquera, des fleurs sur le côté... Je ne sais pas. Mais je reprends la marche. Les lacets et les montées s'enchaînent. Ici, un fourgon garé sur le côté. Là, une mangeoire vide. Le silence est brisé par le jappement d'un chien. Puis deux, puis trois. Puis plein. Je me souviens les avoir déjà entendus au loin, lorsque j'étais au bâtiment abandonné. Là je sais pourquoi ils ont repris : ils en ont après moi. Au virage suivant, une maison surplombe le chemin. Avec des cages, des grillages, un panneau qui indique que le lieu est filmé. Quelqu'un qui ne doit pas aimer les visiteurs. Je frémis soudain : des hurlements proviennent non pas de là, mais de la droite. Un vieux chien de berger, maigre et hargneux, est posté dans le creux du virage. Je m'assure qu'il est attaché, mais attends un peu quand même. Il doit bien y avoir quelqu'un, là, qui entend cette cohue et va venir voir ce qui se passe. Non. Personne. Je reprends, en priant très fort que la chaîne du berger tienne bon. Et que les autres, de petits chiens de chasse noirs, sont correctement parqués. Puis c'est à nouveau les lacets, les lignes droites, même si la prairie remplace progressivement la forêt. Je m'ecarte pour laisser passer un utilitaire. J'hésite à arrêter le conducteur, pour qu'il m'avance, m'éloigne plus vite des chiens, mais il a une mine sérieuse et un peu froide, bien qu'il me remercie d'un coup d'oeil lorsque je me mets sur le côté.

Clivele 23 août 2021 à 23:11   •  

L'heure tourne. J'ai la gorge sèche. Je me repère vite fait sur le smartphone, je n'ai pas fait la moitié de la route. Pourtant, je semble arriver pas loin d'un sommet... Un troupeau de vache se tient sur la pente. Elles bougent, beuglent, gentillement attirées par un spectacle. Je vois alors l'utilitaire garé sur le chemin. L'homme de tout à l'heure s'affaire, tend du fil électrique, navigue entre des emplacements où doivent se trouver de la nourriture ou du sel pour les animaux, des outils... Et surtout l'asphalte s'arrête, devant la clôture, alors que le chemin continue sur ma carte virtuelle. Et je me retrouve penaud, un vieux bâton sec dans une main, un bouquet dans l'autre. Benêt. Plutôt que fou. Oui, stupide. C'est plutôt ça, stupide. Perdu pour perdu, je décide de demander le chemin. Je m'excuse d'abord de déranger, poliment. J'évoque une jeune fille, l'accident il y a un an, le fait que c'était dans le coin...
Il prend aussitôt une mine empathique. Je vois de la tristesse dans ses yeux. Oui il sait où est le lieu. Je suis allé trop loin. Il m'indique de redescendre. Après une voiture garée, immatriculée dans le 10, il y a une grange au toit en tôle, et le sentier part en décalé. Il me dit qu'un cairn indique l'endroit précis du drame.
Je redescends alors. Apaisé par les indications. Mais terrifié à l'idée de repasser vers les chiens. La fatigue, la chaleur, ne semblent plus me faire d'effets.

Lorsque j'arrive au niveau du chenil, je remarque que les jappements sont différents. Moins agressifs et presque... joyeux ? Un homme, plutôt jeune, le crâne rasé, apporte un arrosoir au chien berger. Les autres le fixent en trépignant. Je hausse le pas, pour qu'il me voie, mais il se dirige vers sa maison. Ce n'est que plus loin qu'il se retourne, me dévisage, puis repart nourrir ses autres chiens. Sans un geste, sans un mot, rien. Je trace aussi, presque rassuré par les bêtes qui m'ignorent maintenant. J'aurai eu plus d'échanges avec elles que leur maître.

Plus bas, après un bon moment de marche, j'arrive à la voiture indiquée. Il y en avait deux lorsque j'étais passé plus tôt, sans faire plus attention. Je vois le bâtiment. Un sentier descend tout droit. Un autre file le long du mur, dans la direction du hameau que je cherchais à rejoindre. Avec une indication de circuit de randonnée. Je le choisis.
J'ai regardé mon portable plein de fois sans faire attention à l'heure. Là, la lumière décline. La petite voix de tout à l'heure revient. "Ça va être trop tard. Tu es crevé, tu as soif. Ce serait plus prudent de rentrer." Mais je me faufile, avec le chemin, un chemin ombragé par le couvert des feuilles. C'est un endroit magnifique, mais plutôt fin par endroits, et j'avance, encore, et encore, sans voir de cairn, ni de fleurs. Je me demande aussi si on peut passer en cheval par là. Après plusieurs minutes, je me demande encore si j'ai suivi le bon emplacement.
Lorsque j'arrive devant un arbre tombé en travers, une impression désagréable me saisit. Il y a quelqu'un, ou quelque chose, un être, une entité, que sais-je. Et, hostile, négatif. Un froid parcourt le long de mon échine. Je prononce un mot et fait un signe de protection, pour passer sans encombre. Après être de l'autre côté du tronc, le sol est plus ou moins effondré par la pente. En contrebas, un jeune conifère a été planté et entouré de grillage, au pied de ruines d'un petit bâtiment dont il ne reste que trois pans de mur. Je passe par le haut, en prenant soin de m'agripper à un tronc peu épais. Puis je continue. Le paysage semble s'ouvrir un peu, je me décide à un dernier effort. Si cela ne donne rien, je rebrousserai chemin, et je laisserai le bouquet à l'endroit où j'ai vu le premier chat.
Plus loin, en contrebas, une autre silhouette. Un homme âgé, en tenue de travail de paysan. J'avance en haussant le pas. Peut-être pourra-t-il m'aider.
Le chemin descend sur une dizaine de mètres. Tourne... Personne ? Je le retrouve un peu après. Il marche lentement... Et, avec des espadrilles sans bords au talons, presque comme des pantoufles ? Sur un chemin aussi cabossé et abrupt ?
Il se tient bizarrement, semble parler tout seul. Existe-t-il vraiment ? Je suis pris d'un frisson. Je m'approche, pour le toucher. Il ne m'avait pas remarqué en fait. D'abord surpris, son visage semble s'éclairer. Je ressors alors mes éléments. La jeune fille, l'accident, la chute de cheval...
Oui il sait. C'est là où se trouve le petit arbre entouré de grillage. À un bon moment de marche, il se propose de m'accompagner. Je ne veux pas le déranger, mais il insiste, visiblement ému. Nous échangeons quelques mots sur la route. Il ne la connaissait pas, elle passait juste souvent avec son cheval. Et s'arrêtait parfois pour discuter et boire un verre. Une personne très, très gentille. Il le répétera plusieurs fois. Puis il m'explique que la montagne a fait déjà quatre morts cette année. Des hommes qui prennent leurs suv pour des "vrais 4x4 et se mettent en l'air".
Lorsque nous arrivons à l'endroit en question, il me raconte encore que c'est lui et un voisin qui ont pioché ce coin pour permettre le passage en haut (là où j'ai agrippé l'arbre). Et qu'une vieille dame s'était aussi foulé la cheville ici. Qu'il l'avait trouvé là, seule, sans portable, qu'elle aurait pu y passer la nuit sans lui, que ça avait été très compliqué pour les secours de venir.
Pour ***, selon lui, elle a voulu passer à cheval à tout prix plutôt que mettre le pied à terre. Il a glissé sur la pente, elle a été projetée contre une souche.
"Mais c'est terrible, elle était très gentille. C'est terrible." Il conclut, en s'asseyant sur un recoin juste avant la pente, qu'il vient souvent se poser, comme ça, pour se recueillir.
Je l'écoute attentivement, tout en plaçant le bouquet au pied du grillage. Puis je le remercie, lui serre la main, et prends le chemin du retour.

Clivele 25 août 2021 à 09:58   •  

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le mardi 24 août 2021.

-silence-

Emma-Loule 25 août 2021 à 14:01   •  

Carnet de voyage très émouvant.

Clivele 25 août 2021 à 20:17   •  

Emma-Lou, merci pour ton message. La suite devrait être moins "dure".

Clivele 25 août 2021 à 20:55   •  

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le mercredi 24 août 2021.
Jour de la troisième fleur

La question d'une amie tombe comme un couperet.
"Est-ce que ça te fait du bien, de faire cela ? Tu ne ressens pas de la culpabilité ?"

Je réponds que pour moi ça fait sens, mais la question porte sur les motivations, les émotions. Ce n'est pas une histoire de principe, de morale ou d'engagement.

"Je creuserai."

Il y a deux types d'hommes. Ceux qui ont un flingue, et ceux qui creusent. Il y a deux types d'hommes qui creusent. Les fossoyeurs et les chercheurs d'or.
Et l'interrogation continue de tourner. Les vacances sont rares. Précieuses. Encore plus quand on sature ses filtres émotionnels à se mettre en carré pour un monde qui ne tourne pas rond. Oui, j'ai un chalet pour moi tout seul, au calme, super belle vue, sur le bon versant bien ensoleillé, une eau de source claire au robinet. Mais je me coltine, ces trois étages, cette salle de bain miteuse, ces nuits compliquées dans une chambre où je ne me sens pas bien, ces sentiers de voiture, après avoir descendu toute la vallée, en espérant ne croiser aucun véhicule pour ne pas faire une manoeuvre compliquée. Ces gens rustiques, cette nature-même, forte, vivace, dure, qui semble dire "tu n'es pas chez toi, là." Sans compter un budget largement dépassé, avec le "Oui mon petit tu seras totalement autonome et indépendant et tu pourras faire des trucs sans l'aide de Papa-Maman. Un jour. Probablement. Peut-être."

Je quitte mon logement, l'esprit dans le flou, passe le duo de petits portillons du voisin, qu'il ne faut surtout pas emprunter si il est là (autre pensée inconfortante). Une fois le second fermé, je réalise que j'ai oublié de prendre la fleur du jour. Je peste intérieurement, refais mes manoeuvres de marches, loquets, autres marches, serrure, porte, et à nouveau la procédure en sens inverse pour regagner ma voiture de location, direction le cimetière.

La présence de mon animal-totem, vu pour la seconde fois de la semaine calme mes interrogations (alors que ça faisait peut-être une année ou plus que je n'en avais pas aperçu). Lorsque j'arrive devant la tombe, je remarque que les deux fleurs, déposées la veille et l'avant-veille sur le seuil du caveau, sous la figure d'un petit ange blanc, ont disparu. Je ne suis pas surpris ni déçu, pas amer non plus. Je me penche pour poser celle du jour, lorsque je remarque que les deux autres ont été mises dans un petit récipient et parfaitement intégrées à une composition déjà présente. Et ce que susurrait la présence du totem se trouve, pour moi, confirmée par ce geste, de partage, de remerciement. Non je ne suis pas là que pour moi, et je ne suis pas là pour rien.

***

Je passerai en vitesse sur le fait de me retrouver, après le cimetière, et en route pour une petite chapelle qui surplombe le village, face à un autre chien. Devant une maison du bourg. Un espèce de mix entre un teckel et un basset, à l'air pourtant triste et paisible. Il n'est pas attaché, se met à japper sans retenue devant moi, et personne ne bouge depuis l'habitation voisine. Alors que je suis sur une voie publique et devrais pouvoir passer librement. Quel sens, de cet animal qui obéit ses maîtres, sa famille, sa meute, sans réfléchir à sa condition propre, pour protéger un territoire ?
Beaucoup de choses m'interrogent depuis mon voyage. Si l'extérieur est parfois reflet de l'intérieur, que dois-je penser de cette maison que j'occupe, aux tapisseries défraîchies ? De ce système d'eau désuet ? De ces escaliers étroits, secs, où je monte et descends à un rythme de papy en ne manquant pas de me cogner les coudes ? Qu'il est peut-être temps de se changer les idées ? De faire le ménage de certaines émotions auxquelles je m'accroche trop facilement plutôt que de les "gérer", ou, juste, de les faire circuler ? De laisser de côté certains dogmes qui ne font que me ralentir, où opter pour le chemin le plus alambiqué ?
Et que penser de cette montagne, haute, vertigineuse, aux couleurs d'immensité ?

Je ne sais pas. Je creuserai. Mais je compte avant tout, des jours qu'il reste, profiter.

Clivele 27 août 2021 à 13:14   •  

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le jeudi 25 août 2021.
Jour de la quatrième fleur

Si vous me cherchez, je ne suis pas là.
Je suis peut-être quelque part sur cette plage d'herbe ombragée, derrière ce paysage, au confluent de la Bouigane et du Lez.

paradoxle 27 août 2021 à 17:19   •  

C'est chouette tout ça !

Clivele 28 août 2021 à 10:40   •  

Paradox, merci pour ton message. Je ne sais pas si "chouette" est le premier mot qui me viendrait pour évoquer ces vacances. Je devrais, peut-être. À mon retour, peut-être.

Clivele 28 août 2021 à 10:42   •  

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le vendredi 26 août 2021.
Jour de la cinquième fleur

Certaines choses ne passent pas par les mots.
Fichier musical à venir.

Clivele 01 septembre 2021 à 17:08   •  

https://soundcloud.com/user-928448840/sentein

paradoxle 01 septembre 2021 à 18:13   •  

Bah, quand je disais chouette c'était surtout agréable à lire, vivant, émouvant, bien foutu, dur aussi parfois certes mais intense.
J'avais dit ça comme ça pour te dire aussi que la suite me plairait. J'aime bien aussi le dessin, y a bien longtemps que j'ai pas représenté un paysage, ça m'aurait presque donné envie. Là j'écoute la guitare, ça accompagne bien.

Clivele 02 septembre 2021 à 10:27   •  

@paradox, merci pour ton message. Il ne s'agissait pas de remettre en cause ton ressenti, loin de là cette idée. Juste, de verbaliser le mien. 🙂

Clivele 02 septembre 2021 à 11:15   •  

//Carnet de bord de vacances
Rieusec, Sentein, le samedi 27 août 2021.
Jour de la sixième fleur

Du sommet du Pic de Maubermé
Au plus profond du Lez
M'auras-tu vu,
Dévaler ?
Je suis ces hauteurs minérales,
Vertigineuses, écrasantes,
Que l'homme debout vouvoie, le pied prudent.
Ma peau consiste en ces terres enchassées
Le long de la vallée du Biros.

Entre les rémiges d'un aigle royal,
Je tutoie le ciel azurin.
De la palme d'un ours brun,
Je caresse l'herbe humide.
Sur la nageoire caudale d'une truite faro,
Je danse dans les rivières au fil cristallin.

Je vibre des touffes cottoneuses de nuages,
Qui s'écharpent sur mes sommets acérés.
Mon songe s'étale, au lever,
Dans la rosée épaisse d'un brouillard qui ne ment pas.
Mon chant résonne, en pluies éparses,
Du firmament au coeur des rochers,
Pour remonter, en rappel, via les sources
Affleurant dans chaque repli de terre,
Ou au moindre coin de rue,
Hiver comme été.

Plus proche du soleil,
Sans le voile de tes pollutions citadines,
Je brille d'une lumière franche et dure.
Tout comme j'étale, à même mes doigts,
Mes ombres sur les toits d'ardoises,
Les murs gris et fatigués
De ces maisons prudemment enlacées dans des parcimonieux hameaux.
Mes jours lézardent sur une pierre jectisse
Tapis dans un silence pesant,
Seulement perturbé par le bruit des cloches
Des animaux aux estives.
Mes nuits tissent les secrets
De ces contes évoqués, la voix tremblante, au coin du feu,
De ces contes, sur des monstres, fantômes, démons,
Qui avalaraient le voyageur imprudent, et trop pressé,
A ma place.

Je suis...

Clivele 02 septembre 2021 à 11:19   •  

Clivele 02 septembre 2021 à 12:21   •  

//Carnet de bord de vacances
Tolosa, le dimanche 28 août 2021.
Jour de la septième et dernière fleur

De l'égoïsme. C'est la première chose que je ressens. Que suis-je venu faire, au fond, ici ?
Un deuil, ou un exorcisme ?
Le premier, c'est une leçon de vie. Cette verticalité que l'on ne peut horizontaliser. Et que l'on doit, juste, vivre. Trouver, soi-même, la voie entre ces deux abscisses.
Le second, c'est une lutte. Et, d'abord, de soi-même, avec soi-même.

En route vers le cimetière, pour déposer la dernière fleur. Puis, après, vers la "ville" locale, pour ce qui devrait être une messe de mémoire en Son nom.
La colère s'incarne dans la musique de l'autoradio. Du Marylin Manson. Un de ses albums les plus bruts, secs, abrupts, produis, artificiels. On fait difficilement moins chrétien. Mais c'est dans le silence, que je prends le dernier gemini posé délicatement sur la plage arrière. Il aura tenu, ses pétales et sa blancheur, toute cette semaine. Lorsque j'entre dans l'enceinte, les merles qui veillent sur les tombes s'envolent, sans partir trop loin. Je salue, puis ressors, aussi vite que je suis entré. Je n'arrive pas à me départir de cette idée que je n'avais rien à faire là, que "personne ne m'avait rien demandé", que ce n'est que pour moi que cela compte.
Lorsque je regagne le village, je vois que c'est jour de marché. Je gare ma voiture de location sur les rives du Lez et vais flâner vers le bourg pour avaler mon premier repas de la journée. Le soleil est doux, la rivière chantonne. Je passe au milieu d'une poignée de stands, traverse la départementale, pour atteindre le seul café du coin. Il ne m'inspire pas vraiment, aussi je fais machine arrière. Un lieu associatif propose des boissons chaudes et des moelleux au chocolat sans gluten, faits maison. Cela fera la mare.
La serveuse est une jeune, aux vêtements amples, dreads interminables, sourire franc. Elle déborde d'une sorte d'amour, qui se voudrait total, universel, cuisiné dans des petits moules en papiers, partagé avec le gobelet servi, à ce visage connu, d'une amie ou parente, à ce vieil homme bourru du village, à cet inconnu de passage que je suis. Pendant ce temps, une autre jeune installe sa scène, guitare, mandoline et tambour, micros, console, baffles. Elle empoigne son manche à six cordes, se met en position sur sa chaise, sous le regard et l'écoute attentive d'une amie.
"Je suis en vie... je suis en vie..."
Elle répète cette phrases sur quelques accords, puis s'arrête, repose son matériel, entame ses petits rituels d'avant concert. Se mettre dans un coin, s'isoler, rouler sa clope, faire la set-list en silence dans sa tête.

Moi, pendant ce temps, je prends une baffe. "Je suis en vie..." Oui, je crois que c'est cela, le plus violent. Pendant que, ce silence froid comme la pierre, reposant à quelques dizaines de mètres de là, tort mon espace-temps, la vie, elle, continue. Obstinée. Indifférente. Elle le crie, le hurle à tout-va, depuis ce stand rempli de légumes du coin, aux couleurs authentiques. Depuis celui-là, aux dessins rassemblés juste dans l'espoir de s'échanger contre quelques piécettes, ce que je n'ose pas faire. Du souffle des passants et des camelots, couleurs locales, touristes en shorts longs endimanchés, nouveaux hippies, demeurants depuis des générations, ou rustres en mal d'apaisement fuyant la citadinité. De ces murs en pierre, jardins verts bariolés de fleurs, oiseaux, insectes, baignés d'une chaleur juste naissante, du bruissement de l'eau s'obstinant à foncer, sous le pont de la départementale, contre les murets d'un ancien moulin qui ne tourne plus. De la vision impudiquement délicieuse, décolletée du t-shirt large de la chanteuse, qui se penche sur sa boîte à CDs.
Je finis mon café, le jette précautionneusement avec les moules de deux moelleux, puis regagne ma voiture. Brian Warner, vrai nom de Marylin Manson, reprend ses hurlements désincarnés.
"KABOOM KABOOM !!!! KABOOM KABOOM !!!!"
Mais même cette violence-là, n'est pas assez forte.

Je passerai sur la cérémonie, qui ne m'aura pas réconciliée avec le rite catholique romain. Entre le prêtre récitant des poncifs pour sa prêche, et la femme menant les chants qui était fausse sur les notes les plus hautes, et donc, le début de chaque psaume. Seuls comptaient Ce Prénom, cité entre d'autres, en mémoire de, à la toute fin. Et une bougie, pour qu'une partie de mes pensées reste, à l'orée de cette vallée. Pour un dernier égoïsme encore.

Lorsque ma fiat 500 de location dévale en direction de l'autoroute, dans ce qui est très vite un autre paysage, plus sec, moins enclavé, je me bats encore intérieurement. Entre l'impression d'avoir accompli, quelque chose, peut-être d'infime, de dérisoire. Ou, comme je disais, d'égoïste. Mais, qui changera peut-être quelque chose, et peut-être tout. Et celle, d'être, une nouvelle fois, une autre fois, une fois de plus (la fois de trop ayant déjà été faite, il y a longtemps) à côté de la plaque. C'est l'autoradio qui règlera la question, d'une chanson sur l'amour, un amour non physique, corporel, mais qui se veut, universel.

voir la vidéo

Ambre31le 02 septembre 2021 à 12:50   •  

@Clive tu n'es pas a côté de la plaque, tu es vivant, et tu honores la vie. Celle qui s'en va et celle qui est encore bien là. Ta créativité plurielle et la joie de ta musique malgré les hoquets de la perte en sont temoins et mêlent cet avant et cet après. Et je peux moi aussi temoigner pour avoir croisé ton chemin au début et à la fin de ton pèlerinage, que tu étais bien là, apportant du bonheur avec toi, bref, bien vivant, aussi douloureux que ce soit.

Bravo et Merci pour ces partages!

paradoxle 02 septembre 2021 à 15:15   •  

Bon, ben toujours aussi chouette. J'avais pas mal pris ta remarque, ça m'a aidé à poser mes ressentis à moi, je dois m'entraîner, chuis pas fortiche.

Clivele 03 septembre 2021 à 08:21   •  

Merci pour vos mots...

@Ambre, oui je pense avoir autre chose à partager que des maux. Ce n'était pas la seule finalité du voyage, loin de là. Certains disent que seule la destination compte. D'autres, seul le voyage. Je crois qu'ils se trompent tous les deux (tout en ayant raison).

@paradox, on est tous là pour ça, apprendre, et si possible, ensemble.

Si l'écriture peut sembler fluide, il ne faut pas croire pour autant que l'exercice en est "facile". Je n'aime pas partager mon intimité. Encore moins être sur le devant d'une quelconque scène (même si le musicien que je suis a adoré se produire sur scène, c'était toujours pour et au service de quelqu'un, un groupe ou un chanteur, une chanteuse).
Je suis tout aussi conscient que, malgré le fait d'être sur un forum, et donc, un espace de partage, certains de mes textes n'appellent pas forcément de réponse ou de dialogue.

On m'a dit que mes textes permettaient parfois, peut-être, de comprendre des choses, de les voir autrement, et c'est pour moi le principal intérêt de ces partages.

Ozle 06 septembre 2021 à 18:42   •  

salut, je n'ai lu que la premiere (il y en a vraiment beaucoup :) mais c'est très plaisant !
tu pourrais ecrire un recueil de nouvelles et les publier, ou les développer en roman :) 👍

Clivele 06 septembre 2021 à 21:48   •  

@Oz, merci pour ton message.
Je suis conscient que le media type "forum" n'est pas l'idéal pour ce genre de partages. J'ai un projet de blog, à voir s'il sort de mon placard à projets dont j'ai une super idée mais qui ne sont pas encore tout à fait passés à l'étape de début de réalisation.

Un roman est en cours. Les recueils de nouvelles, je te laisse imaginer la tronche des éditeurs quand tu vas les voir pour leur en proposer un. Plein d'offres, aucune demande.

Clivele 06 septembre 2021 à 22:49   •  

Ce texte est la suite de celui qui se trouve à cet emplacement.
La lessiveuse

Je ne me vois pas, ouvrir le hublot. Décharger le linge dans ma valise à roulettes. La fermer. Me relever. Ranger mon casque audio dans mon sac à dos. Me remettre en ordre de marche. Actionner la porte de la laverie. Non, je me retrouve directement en train de marcher dans la rue. Une pluie fine mais régulière recouvre le quartier, jusqu'au delà d'un horizon grisâtre sans fin. Je trace, soupesant le poids de ma "liberté". Faire mon linge, seul, moi-même, "comme un grand", c'est la dernière victoire de l'éternel matrû (garnement en patois de chez moi) que je suis. Soudain, une odeur de brûlé saisit mes narines. Je regarde autour. Il n'y a que les habituelles barres d'immeubles; l'asphalte gris, la rue morne, l'arrêt de bus, la station service changée en garage. L'ensemble sous ce crachin d'une autre saison. Plus que mon sac, mon corps même me semble lourd, comme si je marchais dans du sable plutôt que sur un solide trottoir. Et mes narines brûlent d'un feu qui n'existe pas.

Je m'arrête pour changer la main qui traîne la bribe de ma valise. Je remarque alors, que cette légère averse semble, non pas, tomber, mais remonter au ciel. Un peu comme avec cette étrange illusion de persistence rétinienne, lorsque les enjoliveurs d'une voiture qui avance à un certain rythme donnent l'impression qu'elle recule. Ce doit être la fatigue. Je choisis de tracer ma route, pour regagner au plus vite mon domicile. Mes pieds reprennent leur mécanisme, sur un rythme lent, pachidermique.Les semelles de mes chaussures s'enfoncent dans le macadam. Se relèvent en faisant des filaments de plastique fondu. Plus que mes narines, c'est maintenant toute ma gorge qui s'assèche avec un goût désagréable de fumée, ou d'incendie. Cela me rappelle un spectacle horrible, vu il y a des années de cela, de collines entières de forêts d'eucalyptus dévastées et rasées par les flammes. Dans le Nord du Portugal. Mon sac à linge s'alourdit à chaque pas, et... gigote ? Quelque chose, multitude grouillante, en pousse l'épais tissu extérieur. Je lâche la bride, me retourne, dézippe la fermeture éclair. Des centaines et des milliers d'escargots blancs s'échappent alors, dans un flot de marée dévorante qui m'entoure, m'assaille, bientôt m'engloutit. Un voile de bave gluante se referme sur mon corps.

Puis, c'est le noir. Et, toujours, cette sensation de brûlé.

Lorsque j'ouvre les yeux, c'est sur une étendue recouverte de cendres. Des troncs calcinés. Ce qui devait être une rivière consiste maintenant en un lit asséché de boue craquelée, couleur anthracite. A mes pieds, des coquilles vides de gastéropodes, unies dans l'absence par un filet brillant et sec.

"Ceux-là n'ont pas pu fuir à temps."

Je reconnais cette voix. Celle du renard argenté. Pourtant, personne dans les environs.

Je reconnais ce lieu. Mon monde intérieur ? Mais aujourd'hui, pas de vallon, plus de forêt ni de fleuve, encore moins de fougères, de bosquets. Plus ce léger vent frais, pour me caresser la peau. Tout n'est que désolation, à perte de vue. Bizarrement, la seule chose que je sens, est une odeur d'asphalte, de ville, avec une légère humidité minérale. J'essaie de m'adresser à mon animal-totem.

"Et toi, comment vas-tu ?"

Je n'ai en retour qu'un silence pesant. En fait la question était stupide. Je suis lui. Et il est moi. Enfin, il est une partie de moi. Mes pieds suivent ce qui ressemble à un sentier. Le paysage n'est qu'un morne désert. Aucune forme de vie. Même les roches sont recouvertes d'une couche de poussière noire, ou de charbon. J'avance sur une dizaine, une centaine de mètres, jusqu'au sommet d'une colline, espérant trouver quelque chose. Mais le même paysage infernal m'attend, partout. Je me hasarde à suivre ma route.

"Pas par là."

Toujours le renard, invisible. Je pivote dans une autre direction. Au bout de quelques pas, sa voix retentit à nouveau.

"Là non plus."

J'essaie ailleurs.

"Tu ne le vois pas, mais tu tournes en rond, là."

J'essaie le dernier point cardinal de ma boussole imaginaire.

"Ca ne va nulle part."

La lassitude fait place à l'agacement.

"Là, tu recules."

Bien. Je tente une profonde inspiration, pour reprendre mes esprits. Et une expiration relâchée, pour évacuer les tensions. Je remarque alors, au sol, les ossements de petits animaux. Des lapins ? Des rongeurs ? Sur la première "voie" que je souhaitais prendre. Je m'y engage à nouveau, sans attendre de réponse. Les mots suivants me parviennent : "ah ? Courageux." Ils semblent venir de loin, dans mon dos. Sur ma route, les os s'accumulent. Ailes et cuisses de poulets, arrêtes, têtes de poissons, des côtes, la machoîre d'un ruminant. Une montée abrupte m'ammène face à une vallée. Peuplée, enfin remplie, à ma plus grande horreur, de cadavres d'animaux se tenant sur leurs pattes. Ils leur manquent à tous des parties de leurs corps. Parfois, seuls des membres se dressent. Quelques rares squelettes de cailles, de pigeons volètent sous mes yeux. Des poules, coqs, cochons, veaux, boeufs, vaches, et un petit chevreau forment un macabre cheptel. Des têtes et tiges aux arrêtes de poissons bien réels nagent et sautent depuis une rivière imaginaire aussi peuplée de quelques coquillages. Il y a même des escargots, quelques crabes, une autruche, ainsi qu'un requin sans nageoires. Tous me fixent, d'un oeil absent ou putréfié. Enfin, pour les créatures pourvues d'yeux.

"Tu les reconnais ?"

Le renard argenté est apparu à côté de moi. Il observe devant lui, stoïque.

"Parce que eux, ils te connaissent. Enfin, ils connaissent tes lèvres, tes dents, ta bouche, ton palais. Ta gorge, ton oesophage."

Il égrenne sa liste, tout en marchant parmis eux. Ces derniers s'écartent pour le laisser passer, sans un regard.

"Ton estomac. Violent, l'estomac. Mais bon, en général, ils étaient déjà morts. Ton intestin grêle. Ton gros intestin. Ton rectum."

Pris d'une profonde horreur, j'hésite à le suivre. Je m'attends à ce que cette multitude fonce sur moi, à n'importe quel instant. Le renard s'arrête, se retourne. Sa machoîre gromelle.

"Ton anus."

Je reste figé. Son visage prend un air compatissant, que je ne lui connaissais pas.

"Oh, tu sais, j'étais avec toi. A chaque pulsion de se nourrir. Au moindre coup de dent. Pour chaque gorgée avalée. Je m'endormais paisiblement sur ton sentiment de satiété. S'ils ne m'attaquent pas, toi non plus, tu ne crains rien."

Puis il continue. Je descends prudemment, à mon tour. Des milieux d'yeux, d'orbites vides, pivotent dans ma direction. Je m'empresse de traverser ce lieu de silence et de mort. Plus j'avance, plus un bruit de vent fort souffle de l'autre côté de la crête qui se trouve face à moi. Le renard argenté se tient bientôt au sommet, impassible malgré sa fourrure qui ondule au rythme de l'air. Je le rejoins.

"On est arrivé."

Contrairement à avant, ces mots ne sont pas prononcés. Ils résonnent juste dans ma tête. A mes pieds, un autre spectacle d'horreur. Un rif. Un précipice. Une faille. Immense. Vertigineuse. Dont la hauteur dévore même la lumière, empêchant d'en voir le fond. Pris d'un léger malaise, je fais quelques pas en arrière. Le vide m'attire autant qu'il m'effraie. Je voudrais m'enfuir dans le sens opposé. Je voudrais l'embrasser, ce creux qui m'appelle. Je me surprends à balbutier :
"Mais.. mais, qu'est ce que c'est ?"

Le renard adopte une mine interrogative.

"Cela non plus, tu ne le reconnais pas ? C'est là d'où tu viens."

Mes genoux se transforment en coton. Je chancelle.

"D'où je viens ?"

Il fixe à nouveau devant lui, vers l'autre rive.

"Tous les humains ont cela. Il faut passer par cette faille pour arriver dans votre monde. Comment vous dites ? Nascor ? Nascere ? Naître ? C'est ce vide, l'espace nécessaire pour que, vous, vous puissiez exister."

L'animal se dresse, de sa posture assise, sur ses quatre pattes.

"Il relie votre âme à votre corps. Vos lèvres à votre anus. Il entoure l'intérieur et l'extérieur de chaque circuit, chaque nerf, chaque organe, chaque cellule. Il s'étend du canal de vos oreilles aux rides du bout de vos doigts. Enfin, ce que vous appelez "empreintes digitales", je crois ?"

Je le regarde, stupéfait. Il continue.

"Après, évidemment, c'est une autre musique. Certains ignorent cette faille, complètement. Au risque de tomber dedans. D'autres rient, dansent, font des cabrioles juste à côté. Par défi. Ceux-là, ne font pas de vieux os. D'autres encore essaient de le remplir. Sans cesse, sans fin, sans remarquer que cela ne sert à rien. Obstinément. De nourriture. D'alcool. D'or. D'objets. De titres pompeux. De pouvoir. Mais, tout cela, la faille l'avale indifféremment. De tout cela, elle se repaît. Béante, elle demeure.
_ Mais alors, que dois-je faire ?"

Le renard émet un bruit étrange. Gloussement ? Rire ? Toux ? Cri dédaigneux ?

"Faire ? Etre."

A ma surprise, il s'avance, et vient se poster devant moi. A ma hauteur. Les pattes dans le vide, comme supportées par un pont invisible.

"Sois, toi. Ce sera déjà pas si mal."

J'hésite, me penche devant le vide. Un courant d'air ascendant, chaud, vigoureux, caresse la peau de mon visage. Je ne réfléchis plus. Je saute.

La chute est courte. Quelque chose me retient par la ceinture, dans mon dos. Une mâchoire. Le renard argenté m'a rattrapé, et me traîne bientôt jusqu'au bord, toujours en appui sur de l'air. Puis il se met à crier sur moi.

"Mais ça ne va pas, la tête ? Si tu sautes, tu tombes, et si tu tombes, tu disparaîs. Fini. Kaputt. Finito. Pas de mort, pas de sommeil de l'âme, pas de transition, pas de métampsychose. En bas, c'est le néant. Le vide. Le rien. Rien."


Il se calme aussi vite qu'il avait exulté. Puis traverse la faille, d'un pas assuré, semblant avancer sur une poutre invisible.
De l'autre côté, je devine des étendues, non pas de brûlé et de cendres, mais de vert, de bleu, de nature, de ces paysages que je connais bien. Et qui m'appellent. M'attirent. De façon, presque, magnétique.

"Sois."

Je pose un pied dans le vide. Contre toute attente, il tient. Puis le second. Mon corps entier surplombe le précipice. J'essaie de ne pas trop regarder en bas.

"Sois."

J'avance le troisième pied. Bascule en avant sur le nouvel appui, pour amorcer un autre pas. Mais je dévisse. Je tombe, de quelques mètres, et me retrouve, non pas, à chuter droit, mais à rouler, latéralement. Sur une terre meuble, où je sens des mottes d'herbe, parfois la surface solide d'un rocher. Mon corps dévale. La falaise devient progressivement plus ferme, mais aussi plus moelleuse... et rosée. Bien que pris d'un violent tournis, je me vois franchir une brève tranchée couleur chair. Que je connais. Bien. C'est la cicatrice qui traverse la dernière phalange de mon doigt, le majeur droit, sur la pulpe. Je suis en train de rouler entre mes propres empreintes digitales. Je frotte le bout de mes doigts, les uns contre les autres, pour mieux les sentir.

"Sois."

Je frotte le bout de mes doigts, les uns contre les autres. Je les sens, appuie, pique d'un ongle.
Je me tiens debout, la sangle de mon sac à linge au creux de ma main. Mes doigts posés les uns sur les autres. Devant l'arrêt de bus au pied de mon immeuble.

"Sois."

La pluie continue son ballet acqueux. Mes épaules me tirent, des efforts pour préparer et faire la lessive, en comptant le trajet jusqu'ici. Et, peut-être, d'autre chose. Ma gorge, elle, sent toujours le brûlé. Il est temps de rentrer.

Clivele 10 septembre 2021 à 14:19   •  

En direct du lavomatic. Enfin assis devant, sur un muret. Sur qui je tombe ?
Est ce que je dois fuir ?

getliquidle 10 septembre 2021 à 19:30   •  

je te conseille de t'eloigner prudemment et doucement pour ne pas l'enerver : sinon il risque de te courir apès et ca va etre tres complique de le semer... 😉


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