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Bricoler les mots : trois bugs du langage, et un test sur l'amour
Imaginez qu'on vous demande de décrire la maison où vous vivez -- ses couloirs qui craquent, sa lumière de 16 h, son odeur de radiateur. Interdiction d'utiliser un plan : juste des mots génériques, pour quelqu'un qui ne l'a jamais vue.
C'est en bricoleur, pas en philosophe (je n'ai pas le bagage), que je me suis mis à voir le langage comme cette description-là. Et je crois qu'il foire de trois façons précises.
Bug 1 : l'ombre -- « triste » ne dit presque rien
Quand je dis « je suis triste », je prends quelque chose d'immense -- des textures, des souvenirs qui remontent, un vide au ventre -- et je le projette sur un mur. Ce qui arrive sur le mur est fidèle : ça vient bien de l'objet. Mais presque tout s'est perdu. « Triste » ne dit pas si la tristesse est chaude, froide, lourde ou anesthésiée.
Ce n'est pas un problème de vocabulaire qu'un meilleur dictionnaire réglerait. C'est un problème de dimensions : nos états internes sont riches, le langage public est pauvre. On projette un volume sur une surface. L'ombre est vraie, mais ce n'est qu'une ombre.
Bug 2 : les clauses cachées -- la maison doit avoir un jardin
Vous dites « maison de famille ». Dans la tête de l'auditeur, ce mot charrie des choses que vous n'avez jamais dites : jardin, dimanches ensemble, chien, peut-être une hypothèque. Ces clauses en petits caractères ne sont pas dans votre maison, elles sont dans les normes. Et si votre maison n'a pas de jardin, vous voilà en défaut d'un contrat que vous n'avez jamais signé.
Le langage ne supporte pas sa propre pauvreté : on le rembourre d'attentes implicites, et on fait payer la différence à ceux qui ne remplissent pas le contrat.
Bug 3 : l'asynchronie -- la maison bouge pendant qu'on la décrit
Même avec un mot parfait et sans clauses cachées, il resterait ceci : vous décrivez votre maison à un instant T, mais vous changez, et l'autre aussi. Quand vous dites « chez moi c'est calme », vous parlez depuis une version de vous qui, une heure plus tard, aura un voisin qui déménage. Et l'autre entend « calme » depuis sa propre dérive. Rien ne garantit que la maison qu'il reconstruit dans sa tête ressemble à la vôtre.
On se comprend quand même assez pour vivre ensemble -- mais c'est une convergence pratique, pas un alignement profond. (Comparaison, pour qui ça parle : deux IA n'ont pas les mêmes coordonnées internes pour le mot « chat », mais arrivent aux mêmes réponses parce que la géométrie autour est globalement la même. Ça marche. Ce n'est pas voir le même chat.)
Le glissement : de l'état à la case
Ces trois bugs combinés expliquent peut-être comment on passe d'un état (« je suis triste en ce moment ») à une identité (« je suis quelqu'un de triste »). L'ombre, déjà pauvre et datée, devient une case -- et une fois rangé dedans, on galère à en sortir.
Le bricolage : des mots qui montrent leurs limites
On ne corrigera pas ces bugs, ils sont structurels. Mais on peut choisir des mots qui les minimisent. Des mots qui :
assument leur pauvreté au lieu de prétendre tout dire ;
affichent leurs clauses au lieu de les cacher ;
annoncent qu'ils sont temporaires et révisables.
Ma tentative, toute simple : coller à un mot flou un suffixe qui cloche, pour le forcer à montrer sa grille de lecture. Si les mots sont des ombres, les figer dans des définitions « correctes » est un leurre -- autant rendre l'artifice visible.
Le test : « amour logistique »
J'ai essayé la méthode sur le mot le plus glissant que je connaisse : l'amour. C'est le royaume des ombres épaisses et des clauses cachées -- si la greffe prend là, elle pourrait prendre partout.
Le suffixe choisi : « logistique ». Pas au hasard. Ce mot apporte trois choses, qui sont exactement les trois qui manquent :
la temporalité -- la logistique, ce sont des flux, pas des états ; tout plan a une date de révision ;
la géo-localité -- elle parle de lieux, de distances, de portées, jamais d'appartenance ;
le pragmatisme -- elle décrit ce qu'on fait (coordonner, être là), jamais ce qu'on « est ».
Et ces trois apports répondent un à un aux trois bugs :
Le pragmatisme assume la pauvreté (bug 1) : « amour logistique » ne prétend pas capturer l'expérience amoureuse. Il décrit des actions (marcher ensemble, être là) et des conditions (le temps, le lieu). Le reste reste indicible -- et c'est assumé.
La géo-localité dissout les clauses cachées (bug 2) : plus de dedans sacré ni de dehors rejeté, juste des portées qui se recoupent. L'engagement est minimal et explicite ; si des attentes apparaissent, elles doivent être dites, pas supposées. Fini le « tu me dois X parce qu'on est proches ».
La temporalité désamorce l'asynchronie (bug 3) : « on marche ensemble » contient sa propre date de péremption. Si les chemins divergent, ce n'est pas une trahison, c'est une mise à jour.
Concrètement, à la place des possessifs habituels, ça donne des phrases comme : « Ici et maintenant, nos chemins se croisent, et on choisit de marcher ensemble. » Pas de statut. Juste une organisation partagée -- temps, lieu, présence.
Et je dois le dire : ça a débordé du cadre de l'expérience. En forçant ce mot à montrer sa grille, c'est ma ligne j'aime / j'aime pas qui a sauté, remplacée par une question de portée. J'affecte et je suis affecté par ce qui entre dans mon rayon émotionnel, et ce rayon ne se dessine pas sans contexte. Le mot qui a le plus gagné en précision n'est d'ailleurs pas « amour » mais « relation », que je définis maintenant comme un partage mutuellement consenti de zones d'influence. La méthode n'a pas rendu l'amour plus clair ; elle a rendu ma carte du monde plus honnête. C'est plus que ce que j'espérais.
Les limites
Ça ne marche que si l'autre joue le jeu. Si la personne en face a besoin d'une case, d'un statut, d'une promesse, ce vocabulaire peut sembler froid, voire inacceptable. C'est une condition souvent non remplie.
« Logistique » sonne froid, certains y verront une hérésie (pire que le titre?). C'est le prix d'une étiquette de travail : discutable, remplaçable, pourvu que reste l'intention -- dire ce qu'on fait ensemble plutôt que ce qu'on est supposés être.
Et l'asynchronie ne disparaît pas : une zone de partage peut devenir une juxtaposition sans échange. Mais ce n'est pas un drame, c'est le signe que la portée a changé et qu'il est temps d'en prendre acte.
La question que je vous pose
Je ne propose pas un modèle, je bricole. Ma question : est-ce qu'accoler un suffixe inattendu à un mot permet de mieux voir, par décalage, l'ombre qu'on se faisait de ce mot ? Et est-ce que certains suffixes marchent mieux que d'autres ?
C'est peut-être un remâchage de choses déjà dites ailleurs -- je n'ai pas lu les références philosophiques.
Mais si ça vous donne envie de critiquer, de prolonger ou de tester vos propres accolements, ce post aura servi.
Ps: Merci @Festif pour les retours, j'ai dû oublier des trucs, espérons que ça soit digeste malgré tout 😉
Ton propos m'a prise au dépourvu, il y a un fort risque que partant de mon vécu, ma construction inédite et en même temps située, je n entende pas ce que tu m'expliques.
Pour préciser, un suffixe s'accole à un radical - amouristique, amouration, amoureur. Dans l'amour logistique, il me semble qu'il s agit plutôt d'un qualificatif, qui vient préciser l'ombre autour de l amour.
Est ce que le qualificatif /suffixe (ne jouons pas sur les mots (mince suis-je l' autre qui ne joue pas le jeu ?)) vient lever l'étiquette que porte un mot ou alors est ce qu il precise l étiquette ou encore en invente une nouvelle. J'aime bien l'invention de nouvelles étiquettes, ça surprend et on peut en inventer l'ombre.
Les ombres ne sont pas non plus figés alors si l'ombre d'un terme nous déplaît, comme il est un construction nous avons ce pouvoir de nous employer à en proposer de nouvelles.
Nous pouvons reconstruire l amour (et la logistique.)
"Si la personne en face a besoin d'une case, d'un statut, d'une promesse, ce vocabulaire peut sembler froid, voire inacceptable."
Est ce qu'il n y a pas dans ce terme case non suffixé ni qualifié une ombre dégradante de ce que certain.e.s peuvent attendre de l amour.
Pour marcher avec quelqu'un, il faut penser que la personne ne va pas nous pousser, ni disparaître et avoir au moins une idee du trajet a venir, de la destination. Peut être qu'errer ensemble n est pas marcher avec.
Et si les chemins commencent à diverger peut etre est ce le moment de s'interroger sur ce qui importe : marcher ensemble est-il plus important que la destination ? ou bien est ce l'inverse ?
Parfois, peut être souvent, les buts ne sont que prétextes au chemin.
Est ce que ne pas jouer le jeu est un critère qui disqualifie.
Est ce qu on peut se laisser cueillir par un amour sans suffixe.
@Cecicela 👍
Spoiler (cliquer pour lire)
je me met de côté je suis content que Krevitz trouve de l'écho ici, il y a de la sacrée matière !
@Cecicela D'abord effectivement c'est pas suffixes ahah merci de l'avoir pointé! 😉
L'idée c'était justement de savoir si l'association permettrait d'étudier les ombres, les fines prints, (quand on a eu une vie où l'on a pas eu l'occasion de les apprendre). Si la zone ombrée se décale, est-ce que la partie qui n'est plus sous l'ombre fait partie des fines prints du mot originel? Si l'ombre change de forme, on en tire quoi? Un peu comme tester des réactifs en chimie, il y a-t-il des mots pour en ouzouter d'autres façon Pastis?
La démarche ne m'a rien appris sur l'amour en lui même, mais m'a orienté vers une vision de la relation en général (pas forcément intime d'ailleurs) à laquelle je ne m'attendais pas. Donc je ne suis pas sûr de pouvoir répondre sur tes points précis, parce que si j'avais un exemple sous la main je serais pas forcément en train d'écrire à cette heure 😭
Je m'y essaye cependant (pas pour défendre l'idée nécessairement, juste parce que c'est un exercice intéressant): je pense qu'il peut tout à fait y avoir dans les zones mutuellement consenties une notion de destination, de projet commun, de trajectoire, voir de cueillage, c'est peut-être même des conditions nécessaires à la cohabitation durables des zones, à débattre avec l'intéressé(e). Mais c'est peut-être là de la pérennité de l'amour dont il serait question, lui je pense siégerai plus dans le consentement constamment réactualisé.
Ce que tu décris toi, c'est peut-Être plus l'amour hamiltonien de deux systèmes couplés 😱 (j'ai déjà dit que j'étais pas littéraire?).
Je ne pense pas que l'approche puisse mener à la disqualification brutale, au pire un déplacement des zones (pas forcément systématique) par manque d'attraction résonante. C'est un des points d'ailleurs qui n'est que sous-entendu mais qui est peut-être le plus important au fond dans les conséquences, en remplaçant les lignes de séparation dures par des zones d'influence, les autres sont ceux qui ne sont pas à portée aujourd'hui, mais pourront l'être demain, où l'étaient hier. Mais je m'arrÊte là, la généralisation à l'universalité peut devenir très politique...
Je sais pas si oublié des points, n'hésites pas!
Ps: J'ai, enfin, demandé à kimi si ça existait déjà, forcément oui et même s'il n'a rien compris il a trouvé des auteurs sur le sujet (je ne sais pas si ce sont les bons par contre), apparemment c'est du rebâché de Wittgenstein, H.P. Grice, Bourdieu, mais surtout Derrida en fait (il paraît que lui appelle ça l'hospitalité).
Kimi c'est donc l'IA?
Je ne dirais pas que c'est du simple rebachage justement. Le sujet du traitement des limites du language a bien été abordé depuis plusieurs siècles oui, et c'est vrai que je pensais de mon côté à Wittgenstein. Mais voila ses conclusions : nous ne pouvons pas parler de ce que le language n'arrive pas à décrire.
Et toi, avec ton bricolage, tu résume déjà des tartines de philosophie en trois bugs résumés en quelques lignes.
C'est un sacré bricolage dont même Kant aurait apprécié pour travailler je crois. Parce que Kant aussi disait qu'on ne pouvait pas aller plus loin.
Et donc ici tu proposes justement des solutions pour aller plus loin. Avec ton bricolage.
Moi je pense que oui, on peut aller plus loin que Kant et Wittgenstein.
Mais il fallait surement un elfe bricoleur pour cela, et ça ils n'ont pas pu le voir venir.
C'est pour ça ici il y a de sacrées elfes bricoleurs aussi, et avec toute cette tambouille je pense qu'il est possible d'aller plus loin que les limites du langage.
@Festif, Kant c'est pas celui qui passe 800 pages à jouer à memory et quand il tombe sur un jeu incomplet donc Dieu? (je crois avoir lu un pavé où il rassemblait des paires de trucs, il arrivait à l'espace et le temps et au lieu de dire relativité générale qui n'était pas encore là, il avait buggé)
Oui Kimi est un llm, après j'ai pas lu les auteurs, eux peuvent pas non plus se permettre de bricoler, j'imagine qu'il y a quand même un standard logique/éthique à atteindre avant de balancer une posture. Et celle-ci n'est applicable qu'aux volontaires, et n'engageant que ces derniers, ça ne résous donc pas les problèmes existants. Les tartines qu'ils utilisent sont peut-Être justement pour faciliter l'infusion d'idées, et solidifier les fondements entre bugs->exemple->posture générale.
Là j'ai quand même sauté bcp d'étape pour faire rentrer tout ça dans un post sans prendre le temps de développer. Du coup le chateau de carte n'apparaît peut-être pas comme je l'imagine ce qui était la source du problème au départ!!
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