La communauté • Témoignages

le jour où j'ai rencontré une fée....
Le jour où j'ai rencontré une fée....
Zebra3le 11 février 2019 à 09:46

Je vais vous raconter l'histoire qui m'est arrivée dans ma vie. Elle pourrait vous sembler extrêmement triste et douloureuse, pourtant elle porte un message d'espoir, celui qu'on peut changer, en un instant voir la vie sous un autre angle et tout faire changer. J'ai vu une fée, enfin pas exactement, mais elle était là, elle m'a fait un signe dans la grisaille de l'hiver et dans l'abîme de mes pensées les plus morbides.
Cette histoire est intemporelle, les fées ne meurent jamais, alors elle pourrait très bien se dérouler aujourd'hui, ou hier, ou demain, cela n'a aucune importance.

Deux fois par semaine, je devais emprunter cette route de campagne qui sillonnait une plaine bossue, traversait une forêt sombre, gravissait un col embrumé au nom germanique, pour me rendre dans cet endroit, un large bâtiment de granit rose austère et froid. Je me rappelle encore du garde à l'entrée, du parking bondé et de la machine à boisson au rez de chaussée. Elle ne délivrait qu'un horrible jus de chaussette.
Au deuxième étage, c'est là que je la retrouvais, comme à chaque fois. Elle se cachait derrière les rideaux de sa chambre, pièce qui donnait sur le couloir par une baie vitrée. Par honte, par soucis d'intimité, elle tirait souvent les rideaux alors qu'elle n'en avait pas le droit.
Lorsque je rentrais dans sa chambre, j'étais traversé par un coup d'épée, une douleur immense. Je ne la reconnaissait plus, je ne la retrouvais plus dans ses yeux, ni dans son corps, corps qui n'en était plus un. Ses cheveux étaient secs, des mains abîmées par les crevasses dues aux lavages incessants. Je pouvais compter tous les os de son squelette. Elle m'apparaissait comme une étrangère, frêle, le dos courbé, le regard noir et perdu. Elle n'avait plus la force de me prendre dans ses bras. Elle, c'était ma fille.
C'était moi qui m'occupait de sa machine, moi qui remplaçait la poche qui la nourrissait, comme lorsqu'elle était petite, que je lui donnait le biberon. L'odeur de cette solution s'est imprimée à jamais dans mon cerveau, une odeur de fruits mûrs et de poisson pourri. Elle souffrait tellement, elle avait tellement honte d'elle et de ce capillaire dans son nez, ce capillaire qui brandissait sa maladie aux yeux de tous.
Je n'avais qu'une envie, sortir, crier, hurler, montrer les dents et combattre ce diable qui était en elle et qui allait la tuer. Je me battais aussi contre moi-même, j'ai tant culpabilisé, je m'en suis tellement voulu de ne pas avoir entendu sa détresse, sa souffrance au collège, sa différence qui était aussi la mienne. Mais ça je ne le savais pas encore.
Un samedi après midi d'hiver, s'en était trop pour moi, je devais marcher, m'aérer, fuir quelques instants cette chambre où cette maladie diabolique essayait sournoisement de nous embarquer avec elle.
Cet après-midi là, j'ai marché, j'ai rejoint le centre ville, tête baissée, je me rappelle être passé devant l'auberge Katz et ses gargouilles qui ricanaient et faisaient les pitres dans ma tête. Quelques pas plus loin, je me suis arrêté.
Tout était gris autour de moi, sauf lui, il trônait d'un orange vif dans la vitrine du libraire. Je ne sais pas pourquoi à cet instant j'ai été attiré par lui. Mais pourquoi donc mon regard s'est-il posé sur lui ?
J'ai su bien plus tard qu'une fée bienveillante l'avait mis sur mon chemin.
(je fais une pause et je reviens, svp ne dites rien... laissez moi terminer)

Zebra3le 11 février 2019 à 10:23

Je suis resté planté un bon moment devant la vitrine. J'ai longtemps cru qu'elle était fermée, je ne voyais pas de lumière à l'intérieur, pas de clients, aucun libraire et la rue piétonne était déserte.
"Comment devenir un optimiste contagieux"
Quelle ironie, franchement, avec ce que je vivais, comment peut-on rester optimiste. Et puis ces gargouilles de la maison Katz qui ricanaient de plus belle. J'ai tourné les talons et je suis retourné à l'hôpital en prenant la route du jardin botanique.
Les jours suivants, ce livre me hantait. Je ne sais pas pourquoi, mais quelque chose me poussait à retourner à la librairie. Pour la première fois, j'avais hâte de prendre la route. C'était un sentiment étrange, bien sûr que j'avais envie de voir ma fille, mais au fond de moi je sentais que quelque chose allait se passer, que le hasard n'existait pas. J'étais plus attiré par ce signal que par cette maudite chambre d'hôpital hantée par l'Ane 'O rex. Arf, j'ai encore du mal à le dire, à l'écrire.
Je suis retourné immédiatement à la librairie. J'avais même peur qu'il n'y soit plus. Par chance, il était encore là. Je suis rentré dans la boutique et j'ai attendu quelques minutes. Je n'ai pas osé le prendre. Le libraire est apparu et a semblé me reconnaître :
"Bonjour, Ah, vous vous êtes décidé ? ça y est ?"
Je n'ai pas su quoi lui répondre. Il m'a souri, j'ai payé et je suis sorti.
J'ai posé ce livre sur ma table de nuit et je me rappelle ne pas l'avoir touché pendant plus de deux semaines. Je crois que j'avais peur, peur que quelque chose se passe, me pète à la figure, ou que rien ne se passe et que tout ça ne soit qu'un vulgaire placebo.
C'était étrange, j'avais la sensation qu'il me rassurait. Un soir, je me suis décidé, je l'ai ouvert, et là, ma vie a commencé à changer.

Zebra3le 11 février 2019 à 10:51

Putain ! la vache ! comment on peut vivre comme ça ? Quelle découverte ! nuit blanche, une lecture, deux lectures, et le lendemain zombie ambulant au bureau. Mais bordel ! quelle expérience. Bon, dans l'euphorie d'une première découverte, à la manière d'un Christophe Colomb qui foulerait le sol d'une conception de la vie jusqu'alors inconnue, je devais me ressaisir, prendre du recul et décortiquer tout cela.
Ok, bon, on se pose, on établit un plan de bataille, on reprend chaque précepte un par un, on relit en détail, dans le calme, et on applique.
En trois semaines je sentais déjà les effets sur moi, je commençais à lâcher prise, je me transformais physiquement, j'arrêtais d'avoir des pensées glauques, de me voir cadavre dans mon propre cercueil. Bordel de merde, je commençais à revivre, j'avais des envies de pizza, de bière et de sexe. ça peut vous paraître assez primaire mais rien que le fait d'avoir envie de se faire plaisir, de retrouver des instincts de base, c'était dingue. J'avais tout perdu depuis 13 ans, depuis la naissance de ce petit être inconnu qui était entré dans ma vie. Cette fois-ci, je sentais que je m'armais pour la sortir de son enfer.
Je sentais des vibrations monter de mes tripes, la chair de poule renaissait en moi. Putain de merde, je revenais à la vie. Je l'ai lu, lu et relu, avec méthode, avec envie. Au bout de trois mois j'étais bien transformé, je souriais à nouveau, j'invitais des potes à la maison. j'ai laissé poussé mes cheveux pour redevenir moi, pour me débarrasser de ce faux self qui me pourrissait la vie. J'ai changé mes habitudes, je laissais traîner mes bouquins dans toute la maison, jusqu'aux toilettes. Je ne parlais plus que de ça. Au bureau, j'ai commencé à dire NON. Je lâchais prise !

Elle me voyait me transformer, je sentais sa résistance au travers de sa saloperie de maladie. Mais je tenais bon, je voulais lui montrer que j'avais décidé d'être heureux, qu'elle n'allait pas m'embarquer avec elle. J'ai eu des mots durs, comme un électrochoc.
" Tu ne m'appartiens pas ma fille, tu es un être à part entière, tu fais tes choix, tu as le droit de te rendre malheureuse mais moi j'ai le droit de vivre et d'être heureux. "
J'ai vu comme un démon sortir de son corps. On a bataillé, elle me tapait, ses coups avaient la force d'une caresse. Puis tout s'est apaisé.
Un jour elle est rentrée à la maison, à plein temps, huit mois après son admission. Il y avait toujours mes livres qui traînaient dans toute la maison et mes discours rituels le soir à table. Les jours passaient et elle manifestait de plus en plus son raz le bol de mon culte du bonheur. C'était bon signe. La petite fée était encore avec moi. cooool !

Zebra3le 11 février 2019 à 11:08

Les jours succédaient aux jours, à force de répéter, je savais qu'elle avait intégré mes automatismes. Elle a commencé à aller mieux, et moi aussi, même si j'avais une bonne longueur d'avance, j'avais la sensation de l'entraîner avec moi malgré sa résistance symptomatique d'adolescente. Plus je lâchais prise et plus elle s'approchait de moi.
Un an, deux ans, cinq ans.... J'ai gagné mon pari. On a quitté nos souvenirs, vendu la maison pour vivre léger, tremplin vers la guérison. Le chien qu'elle aimait tant est parti, victime d'un cancer foudroyant. Elle a compris la valeur de la vie, de sa propre existence, qu'elle devait faire ses propres choix, que je n'avais pas à intervenir, juste à être là quand elle aurait besoin de moi. Puis les garçons sont arrivés, je n'étais pas inquiet, rmmmm bon un peu quand même, mais en fait elle avait les armes pour gérer. Punaise elle m'a scotché !

Aujourd'hui elle est partie, heureuse, guérie, elle a quitté la maison, elle est belle, il est gentil... Elle est très jeune encore mais elle a fait le choix de sa vie. J'espère simplement qu'elle aura son bac... maintenant elle a le temps. Et puis je lui ai appris à être heureuse, arf c'est quand même pas donné à tout le monde non ?
J'ai toujours su que l'amour allait la sauver. (fin)

ps: Maintenant que ça m'a remué, je vais prendre un café, un bon !

Fanny-146le 11 février 2019 à 11:12

Quel beau partage. Merci à toi pour cette confiance.

Merlinle 11 février 2019 à 11:14

Une très belle "histoire", vraiment bien racontée. Ca prend aux tripes.

Zebra3le 11 février 2019 à 12:12

Tout cela pour vous dire que cette terrible maladie est très souvent liée avec un état de douance. Faites attention à vos enfants, surtout les filles, et n'attendez pas.

Millevillele 12 février 2019 à 00:02

Zebra 3 - moine guerrier et poète.
De père en fille peut-être...
L'avez-vous écrit pour d'autres parents ? Le partagerez-vous au plus grand nombre ?
Si vous m'y autorisez, je connais un père, une mère, au bord du précipice, à qui je voudrais faire lire votre lumineux texte.
Aucun espoir ne les secourt, la colère et la rancoeur les maintiennent encore.
Heureuse enfant qui, aujourd'hui, toute jeune encore, connait le précieux, le miraculeux de chaque vie. Et l'amour paternel.

MERCI

Milleville

Zebra3le 12 février 2019 à 01:09

Ce texte ne m'appartient pas @Milleville, il m'a été soufflé par la fée, elle est toujours près de moi.
Alors oui, si vous voulez emporter ce texte avec vous, n'oubliez pas d'emmener la fée, je vous la confie. Il est temps pour moi de lui rendre sa liberté, ma fille n'a plus besoin d'elle non plus.
Faites bon usage de ce récit d'espoir et schuuuut ne dites jamais à personne que cela vient de moi, de ma fille ou de la fée 😄

LibertEchEriele 12 février 2019 à 11:55

Tu nous fous une sacrée belle claque là Zebra! Une bonne claque revigorante et douce comme l'envie d'aimer, merci!

Stickle 16 février 2019 à 10:35

Merci zébra pour ton fabuleux récit.
Cela nous redonne confiance et me motive pour aider mon fils aîné, que je n'ai pas compris dans sa jeunesse.
Il m'en a voulu pendant des années, père indigne, tu ne sais pas ce que je vis.
Puis un soir je l'ai invité à venir manger à la maison, nous avons discuté jusqu'à point d'heure.
Le lendemain, j'ai la surprise de le voir revenir.
En fait papa, je suis comme toi, je ne m'en était pas rendu compte.
Depuis on se voit régulièrement, nous faisons des sorties pêche, des discussions interminable, et j'ai retrouvé l'amour de mon fils.
Il commence à allé mieux et ça ça fait chaud au coeur.
Il accepte ce qu'il est, il a repris du poids et le sourire.
Il accepte ses colères et comprend les miennes.
Peut être qu'une fée veille sur nous aussi.
D'ailleurs j'ai fait un dessin avec une fée, c'est étrange à voir sur mon post sur les arts plastiques.

Zebra3le 16 février 2019 à 11:44

😄
Une vie ne doit être faite que d'amour, pour soi et pour les autres.
@Stick je te souhaite, à toi et à ton fils, de vous aimer. Tu n'es pas un père indigne, on doit tous accepter de ne pas être parfait, en avoir conscience, c'est déjà le chemin vers devenir meilleur.
C'est bon de lire ça. Merci à toi.

Stickle 16 février 2019 à 13:18

De rien et tu as raison en tout point, c'est moi qui te remercie


Il te faut t'enregistrer sur le site pour participer aux forums.

Rejoins-nous vite !

Alerter les modérateurs

Peux-tu préciser ci-dessous le motif de ton alerte ?