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À la folie de Joy Sorman | Critique

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À la folie de Joy Sorman | Critique
MAReadle 16 mai 2021 à 01:29

Ce livre est issu de journées passées dans deux unités psychiatriques quelque part en France ; tous les noms des patients comme des soignants ont été modifiés.

Ce livre de Joy Sorman m'a surpris par sa bienveillance à l'égard des fous comme elle les appelle mais aussi à l'égard de tout le personnel de l'hôpital psychiatrique qui se sont confiés à elle. Ce livre prend la forme d'un reportage en immersion dans lequel l'auteur essaie de garder ses distances avec pudeur même si l'on ressent son attachement à tous les résidents, aux soignants et à tous ceux qui travaillent au Pavillon 4B.

On croise Franck le Loup-Garou, Maria l'Ensorcelleuse, Youssef le Mélancolique, Julia la Persécutée, Bilal en SPT, Robert le Doyen, 35 ans de maison, une personne adhésive, débordé par la colère, Esther la Rescapée d'une secte, Arthur le Dépressif profond, Lucette en burn-out, Adèle en proie à ses délires de persécution, Jessica la Star du 4B, connue pour ses frasques tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, qui rentre et sort sans cesse confrontée à la violence du dehors mais déchaînée elle-même; Jessica qui préfère tout de même l'hôpital, Stéphanie Bipolaire qui trouve difficile d'assumer son rôle de mère et son travail, Thérèse, 82 ans perdue après la mort de son compagnon, mais qui n'entend pas mourir, José retrouvé perdu et délirant, Fatima la Dépressive qui aime la lenteur, Viviane l'Exaltée en proie à des délires mystiques, Igor l'Ukrainien qui a fait des TS à répétition, Pauline et Megan, elles aussi jeunes suicidaires, Jacques le SDRE, l'enragé, interné d'office par l'État pour délits sexuels, furieux d'être psychiatrisé. Le personnel se demande si un internement en prison qu'il réclame, serait peut-être finalement mieux pour éteindre sa rage...

Tous des fracassés de la vie, des naufragés, chacun avec une histoire de vie lourde de douleur que Joy Sorman côtoie, écoute, observe, avec lesquels elle échange quelques bribes de phrases. Tous s'accrochent à la vie malgré les traitements puissants qui cassent, la chambre d'isolement qui rend fou, les mornes journées d'enfermement sans fin, la solitude car la famille les a abandonnés.

Et puis, et c'est là que ce livre m'a étonné, on croise aussi tous les autres qui sont là pour soigner, parer aux crises, assurer le bon ordre, essayer de soulager la souffrance, pris entre désir de bien faire et les injonctions des gestionnaires de faire des économies et du rendement.

Miguel, le cadre de santé, qui se désole du retour massif de la médicalisation et de l'obsession de réduction des coûts et des effectifs...

On fait la connaissance de Barnabé, chaleureux infirmier qui désamorce les crises avec beaucoup d'empathie et de douceur alors que d'autres, envahis par la peur, choisiront l'injection ou l'isolement.

Adrienne, l'ASH, qui, elle aussi, se sent proche de "ses" patients, et se glisse volontiers dans un rôle d'aide-soignante, malgré l'interdiction. Elle devient la confidente de ces êtres perdus en mal d'amour. Adrienne se sent solidaire car elle vient du même monde, celui des prolétaires car à l'hôpital psychiatrique, ce sont surtout les pauvres qui se retrouvent là.

Léa, la jeune interne, qui elle, s'applique scrupuleusement à utiliser le jargon médical dans ses rapports d'entretien.

Fabrice, fils et petit-fils d'infirmiers, 40 ans de métier, voué corps et âme, aux jeunes schizophrènes désabusés et suicidaires.

Claudine et Anita, vacataires, 40 années de pratique, payées 12 € de l'heure, mais qui conservent malgré tout une certaine gaieté et une écoute sincère.

Catherine qui regrette le temps des sorties en forêt et au cinéma et qui a assisté à la réintroduction des fous dans la ville, l'ambulatoire qui, selon elle, ne marche pas, par manque d'investissement et de personnel, CMP et travailleurs sociaux débordés. Et puis, comme dit, être relâché sans travail, sans famille ni amis après des années d'enfermement, ça peut susciter la terreur et un sentiment d'abandon. L'hôpital, c'est un peu la famille !

Colette, l'ergothérapeute, qui en a vu des oeuvres effrayantes depuis le temps où elle travaillait à la Prison de la Santé. Mais Colette continue de faire de la pâte à modeler avec Robert, du tricot avec Maria, du dessin avec Franck.

Selon Joy Sorman, Eva est la plus désabusée des médecins du service et aussi la plus empathique... Elle est découragée de devoir prendre en charge ceux que la société, selon elle, a rendu malades. Agacée de devoir croiser ses fichiers avec la Justice. Pour Eva, la parole a perdu la bataille au profit de la psychopharma et des neurosciences. Le DSM recensait 60 pathologies dans les années 50 et en décompte aujourd'hui 450 ! Pour elle ce délire classificatoire engendre une surmédicalisation.

Danièle, la psychologue, clinicienne de la parole, qui défend plutôt les vertus du silence, car les grands psychotiques préfèrent qu'on leur foute la paix.

Joy Sorman nous décrit aussi la mélancolie du médecin-chef, lui aussi découragé. Il n'en veut plus de ce pouvoir de mater la folie, de cette délégation des juges et de la société de la préserver de ses agitateurs tout en exigeant qu'ils ne menace pas les libertés individuelles, pris en étau entre liberté et sécurité...

Joy Sorman entend que l'Hôpital va mal, que la société se débarrasse de ses fous et que les neuroleptiques ont certes remplacé la lobotomie mais en ont fait des zombies. SDRE et HDT entraînent des placements d'office aussi efficaces qu'un enfermement pénal.

Joy Sorman nous parle de Pinel qui libéra les fous à la fin du XVIIIe siècle par le travail, l'ordre, l'obéissance et l'autorité, d'Esquirol qui croyait en la froideur du médecin face à la volonté déchaînée de l'insensé. Mais l'auteur aborde des sujets contemporains et dans l'air du temps, l'AI en psychiatrie ! Les applications sur un simple téléphone portable qui récupèrent et traitent tout un tas de données sur nos comportements, nos émotions pour les convertir en algorithmes, les transformer en marqueurs psychiques, débusquer les fragilités et coder en permanence.

Elle termine son analyse sociologique par les "communautés de fous" sur les réseaux sociaux qui s'organisent collectivement hors de l'Hôpital pour vivre ensemble la souffrance, faire bloc, s'entraider, se défendre, et d'en concevoir une certaine fierté, de revendiquer son statut de "fou" ! Et là, je pense bien sûr, à ma propre Page Facebook Bipolaire On Air !

Un livre profondément humain, un éclairage définitivement original, qui plongera le lecteur dans un monde qui lui est étranger, invitant à la compassion. Tous ceux qui comme moi ont connu de nombreuses hospitalisations et qui seront surpris non pas tant par les délires des uns et des autres mais par la profonde mélancolie des soignants et probablement rassurés par le dévouement de certains...

Auteur de la critique : Bipolaire On Air

#psychiatrie #joysorman




???

Citation
citation :
« Est-ce que Franck est guéri, même provisoirement ? Je pose la question et le médecin-chef répond qu'on ne soigne pas la folie, à la rigueur la souffrance, qu'on en calme les manifestations, qu'on maîtrise les hallucinations et les troubles du comportement avec quelques molécules, qu'on ne guérit jamais les fous très fous mais qu'on peut toujours rester dans les parages - le choix de l'outil thérapeutique étant toujours bien moins important que la personne du thérapeute -, que la psychiatrie n'est pas une science, plutôt du bricolage, et qu'on se contente d'interpréter des signes - on évalue le patient, on établit un lien, on le recadre s'il déborde, on le stabilise. Depuis qu'on a découvert les neuroleptiques dans les années cinquante il n'y a plus eu de grandes découvertes en psychiatrie, on est toujours avec nos cachets, du temps et de la parole - il ne précise pas que de moins en moins de temps et de plus en plus de chimie. »

???

Joy Sorman

À la folie

« Ce jour-là j'ai compris ce qui me troublait. Peut-être moins le spectacle de la douleur, de la déraison, du dénuement, que cette lutte qui ne s'éteint jamais, au bout d'un an comme de vingt, en dépit des traitements qui érodent la volonté et du sens de la défaite, ça ne meurt jamais, c'est la vie qui insiste, dont on ne vient jamais à bout malgré la chambre d'isolement et les injections à haute dose. Tous refusent, contestent, récusent, aucune folie ne les éloigne définitivement de cet élan-là. »

Durant toute une année, Joy Sorman s'est rendue au pavillon 4B d'un hôpital psychiatrique et y a recueilli les paroles de ceux que l'on dit fous et de leurs soignants. De ces hommes et de ces femmes aux existences abîmées, l'auteure a fait un livre dont Franck, Maria, Catherine, Youcef, Barnabé et Robert sont les inoubliables personnages. À la folie est le roman de leur vie enfermée.


Hors collection - Littérature française

Paru le 03/02/2021

Genre : Littérature française

288 pages - 138 x 210 mm Broché

EAN : 9782080235336

ISBN : 9782080235336

https://editions.flammarion.com/a-la-folie/9782080235336

Juliette...le 16 mai 2021 à 05:36   •  

Ça a l'air très bien fait.

paradoxle 17 mai 2021 à 05:12   •  

Ça m'intéresse aussi. merci.


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